Il y a des soutiens qui passent inaperçus. Et puis il y a ceux qui deviennent, à eux seuls, un sujet politique. Celui de Samuel Eto’o à Gianni Infantino appartient incontestablement à la seconde catégorie. Le 24 août dernier, alors que le président de la FIFA traverse la tempête la plus violente depuis son arrivée à la tête de l’instance, le patron de la Fecafoot choisit de monter au créneau. « Je ne pense pas que le président Gianni Infantino ait fait quoi que ce soit de mal », déclare-t-il à CNN, saluant un dirigeant qui a « aidé notre continent ». Quelques jours plus tard, il remet ça dans le journal L’Équipe. Puis, le 10 septembre, sur France 24, il passe à l’offensive : il votera Infantino, et appelle les fédérations africaines à faire bloc derrière le dirigeant italo-suisse. C’est là que la polémique change de dimension.
Pourquoi un tel tollé ?
Parce qu’Eto’o ne soutient pas n’importe quel président sortant. Il défend un dirigeant dont la gouvernance est aujourd’hui profondément contestée. Le point de rupture ? Le projet FIFA Forward Enterprise (FFE), qui prévoyait d’ouvrir une partie des activités commerciales de la FIFA dont la Coupe du monde à des investisseurs privés. Montant estimé : plusieurs dizaines de milliards de dollars. Devant la fronde, le projet a été abandonné. Mais le mal est fait. L’UEFA, la CONCACAF et la confédération asiatique dénoncent la méthode. La Fédération française de football retire son soutien à Infantino, pointant des problèmes de gouvernance et de transparence. Le 14 septembre, la FIFPRO Europe réclame une réforme en profondeur. Autrement dit : au moment où une partie du football mondial exige plus de contrôle et de collégialité, Eto’o choisit de défendre celui qui concentre toutes les critiques.
L’argument d’Eto’o : « L’Afrique ne regarde pas le football avec les mêmes lunettes que l’Europe »
Il serait pourtant réducteur de voir dans sa position une simple fidélité personnelle. Eto’o développe un raisonnement qui mérite l’écoute. Pour lui, les réalités économiques des fédérations africaines ne sont pas comparables à celles des grandes puissances européennes. Beaucoup dépendent encore des financements publics. Les ressources apportées par la FIFA ont contribué à leur développement. Il cite un argument massue : l’élargissement de la Coupe du monde à 48 équipes. L’Afrique dispose désormais de neuf places directes, contre cinq en 2022, avec une place potentielle via les barrages. Son raisonnement est simple : si Infantino a donné plus de places, plus de ressources et plus de visibilité à l’Afrique, pourquoi les fédérations africaines devraient-elles se ranger derrière ses détracteurs européens ? Pour Eto’o, l’UEFA est importante, mais elle ne doit pas être considérée comme « l’unique confédération ou la plus importante ».
L’Afrique, dernier grand bastion d’Infantino
Eto’o n’est pas isolé. Loin de là. En août, le comité exécutif de la CAF a unanimement réaffirmé son soutien à Infantino. Les 54 associations africaines forment un bloc électoral puissant au sein des 211 membres de la FIFA. Patrice Motsepe, président de la CAF, parle d’un « ami loyal » de l’Afrique. Fouzi Lekjaa, Hany Abo Rida, Hamidou Djibrilla, Ahmed Yahya, Véron Mosengo-Omba : tous affichent leur soutien.D’autres voix, plus prudentes, saluent le bilan. Marcellin Bocove, président de la Fédération béninoise, explique qu’il ne lui appartient pas de dire si Infantino est « la bonne personne », mais que les fédérations doivent regarder les investissements réalisés en Afrique. Au Ghana, Gideon Fosu salue la passion d’Infantino pour le développement du football africain. La position d’Eto’o n’est donc pas une anomalie. Elle est même proche de celle des principales instances du continent. Mais c’est précisément ce qui pose une autre question : l’Afrique soutient-elle Infantino parce qu’il défend ses intérêts, ou parce qu’elle est devenue politiquement dépendante du système financier de la FIFA ?
La critique africaine : l’argent ne peut pas être le seul critère
C’est ici que les critiques se durcissent. Le cinéaste camerounais Jean-Pierre Bekolo estime que le soutien d’Eto’o dépasse la simple « amabilité diplomatique ». Il y voit une adhésion à une logique de financiarisation du football mondial, opposant les discours sur les intérêts africains à une dépendance accrue aux mécanismes financiers de la FIFA. Plus récemment, le journaliste camerounais Alain Denis Ikoul attaque frontalement le raisonnement d’Eto’o. Pour lui, les intérêts de l’Afrique ne peuvent pas être réduits aux financements versés par la FIFA. Il invite à mesurer le bilan d’Infantino à l’aune de critères plus larges : autonomie des institutions africaines, poids politique du continent, transparence, revenus générés, capacité réelle des fédérations à maîtriser leur développement. La question est lourde : si l’Afrique reçoit plus d’argent mais reste dépendante des décisions prises à Zurich, peut-on réellement parler d’émancipation ?
Le paradoxe camerounais : Nyamsi contre Eto’o
La polémique prend une tournure particulièrement sensible au Cameroun. Elle oppose désormais deux hommes qui furent alliés. Jean-Crépin Nyamsi, candidat camerounais à la présidence de la FIFA, a vivement réagi. « Mes équipes et moi n’allons pas accepter ce mépris de Samuel Eto’o », a-t-il lancé sur Radio Équinoxe. Nyamsi s’interroge sur la méthode : une décision aussi importante engage-t-elle seulement Samuel Eto’o, ou aurait-elle dû faire l’objet d’une concertation plus large au sein de la fédération et avec les autorités sportives nationales ? Le paradoxe est saisissant. Un Camerounais prétend incarner une alternative africaine à la tête de la FIFA. Le président de la fédération camerounaise préfère soutenir le président sortant. Pour Nyamsi, le coup est politique. Pour le football africain, la question est plus profonde : qu’est-ce qui doit primer ! la solidarité continentale, les intérêts institutionnels ou la confiance personnelle ?
Une élection qui n’est plus un boulevard
Le scrutin est prévu le 18 mars 2027 à Rabat, au Maroc. Gianni Infantino a confirmé qu’il briguerait un nouveau mandat. Date limite de dépôt des candidatures : 18 novembre 2026. À ce stade, la situation mérite d’être nuancée. Infantino est candidat à sa succession. Jean-Crépin Nyamsi a annoncé la sienne, campagne axée sur la transparence, l’intégrité et la réforme de la gouvernance. D’autres noms circulent : Victor Montagliani, Sheikh Salman bin Ebrahim Al Khalifa, Patrice Motsepe, Nasser Al-Khelaïfi. Mais attention : au 10 septembre, Reuters rapportait que Montagliani et Al-Khelaïfi avaient renoncé. Aucun challenger crédible ne semblait en mesure de menacer sérieusement Infantino. Le président de la FIFA conserve un avantage considérable : l’Afrique, l’Amérique du Sud et plusieurs autres blocs lui restent favorables. Le rapport de forces pourrait donc se jouer moins sur l’existence d’une opposition que sur sa capacité à trouver un candidat capable de fédérer les mécontents.
Le véritable enjeu : qui parle au nom de l’Afrique ?
C’est probablement ici que se situe le cœur de la controverse. Eto’o ne dit pas simplement : « Je soutiens Gianni Infantino. » Il dit, en substance : les Africains ont intérêt à le soutenir. Et cette nuance change tout. Elle transforme une préférence personnelle en position politique. Or l’Afrique n’est pas une entité homogène. Ses 54 fédérations n’ont pas les mêmes intérêts. Le Maroc n’a pas les mêmes priorités que le Cameroun. L’Afrique du Sud n’a pas les mêmes contraintes que le Niger ou le Bénin. Les fédérations les plus riches et les plus fragiles ne regardent pas la FIFA avec les mêmes yeux. Même au sein de la CAF, le soutien officiel à Infantino ne signifie pas que les 54 votes seront mécaniquement identiques. Le vote est secret. Et la politique du football mondial est rarement aussi linéaire qu’un communiqué officiel.
Le paradoxe Eto’o : défendre l’Afrique en soutenant celui que l’Afrique pourrait devoir contester
La position d’Eto’o est intéressante parce que son discours est, depuis des années, marqué par la défense des intérêts africains. Il revendique régulièrement la nécessité pour les Africains de ne plus accepter une position subalterne. Il dénonce le déséquilibre financier entre fédérations européennes et africaines. Il explique qu’avec 20 ou 40 millions de dollars de budget annuel, le Cameroun pourrait retenir ses talents et structurer son football. Sur le fond, cette bataille est légitime. Mais elle conduit à une question dérangeante : si le panafricanisme consiste à réclamer plus d’autonomie, cette autonomie doit-elle passer par la fidélité à un dirigeant non africain, aussi favorable soit-il ? C’est là que réside la contradiction que ses détracteurs soulignent. Eto’o reproche à certains Européens de vouloir imposer leur lecture du football mondial. Mais, dans le même temps, il demande aux 54 fédérations africaines de faire bloc derrière un président européen de la FIFA. Il dénonce une hiérarchie mondiale dans laquelle l’Europe ne devrait pas dicter ses choix à l’Afrique. Mais son choix contribue objectivement à maintenir au pouvoir celui qui dirige cette architecture mondiale. La question n’est donc pas de savoir si Infantino a fait du bien ou du mal à l’Afrique. Il a incontestablement accru les ressources et les opportunités du football africain. La vraie question : cette politique suffit-elle à justifier une fidélité politique durable ?
L’Afrique doit-elle être reconnaissante ou stratégique ?
C’est peut-être le débat que cette polémique oblige enfin à ouvrir. Patrice Motsepe défend la loyauté : Infantino a été loyal envers l’Afrique, donc l’Afrique doit être loyale envers lui. Eto’o défend le bilan : plus de places, plus de financements, plus d’opportunités. Ses détracteurs répondent que la reconnaissance ne peut remplacer la vigilance. Et c’est précisément ce débat qui devrait intéresser les fédérations africaines. Car l’enjeu de 2027 n’est pas seulement de savoir si Gianni Infantino restera président de la FIFA. Il est de savoir quelle FIFA l’Afrique veut pour les quinze prochaines années. Une FIFA qui finance davantage les fédérations africaines ? Une FIFA qui leur donne plus de places dans ses compétitions ? Ou une FIFA dans laquelle les fédérations africaines disposent d’un véritable pouvoir institutionnel, participent réellement aux décisions stratégiques et ne dépendent plus des arbitrages d’un président, quel qu’il soit ?
Une fidélité qui oblige à rendre des comptes
Samuel Eto’o a parfaitement le droit de soutenir Gianni Infantino. Il peut même avoir raison sur plusieurs points : le football africain a objectivement bénéficié de l’élargissement de la Coupe du monde et de l’augmentation des investissements de la FIFA. Mais précisément parce qu’il est devenu l’une des voix les plus influentes du football africain, son choix ne peut plus être considéré comme une simple préférence personnelle. Lorsqu’il affirme que les fédérations africaines devraient soutenir Infantino, il engage un débat qui dépasse Eto’o, dépasse le Cameroun et dépasse même la FIFA. Il engage la conception que l’Afrique se fait de sa propre souveraineté sportive. Et c’est là que le paradoxe apparaît avec le plus de force.
Samuel Eto’o a longtemps construit une partie de son discours public autour de la dignité, de l’affirmation de l’Afrique et du refus que le continent soit traité comme un acteur secondaire. Aujourd’hui, il choisit de mettre cette influence au service de la reconduction d’un président dont la gouvernance est contestée par une partie importante du football mondial. Ses soutiens y voient du réalisme. Ses adversaires y voient une contradiction. Les plus modérés y voient simplement une lecture différente des intérêts africains. Mais une chose est désormais certaine : le soutien de Samuel Eto’o à Gianni Infantino ne sera pas un détail de la campagne pour la présidence de la FIFA. Il pourrait devenir l’un des symboles de la bataille entre deux visions du football africain : celle d’une Afrique qui négocie avec le système pour obtenir plus de ressources, et celle d’une Afrique qui veut transformer en profondeur les règles du système lui-même. Et, à six mois du scrutin de Rabat, la question demeure entière : l’Afrique veut-elle seulement peser dans la FIFA, ou veut-elle enfin contribuer à en redéfinir les règles ?
Tchad24


