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Ibrahim Traoré avance, Tiani et Goïta hésitent : pourquoi l’AES n’ose-t-elle toujours pas sortir du franc CFA ?

Ils ont promis de briser les chaînes de la dépendance, quitté la CEDEAO et fait de la souveraineté leur nouvelle doctrine. Mais sur le terrain monétaire, le grand soir se fait toujours attendre : le franc CFA est toujours là. Ibrahim Traoré semble avoir engagé le chantier des fondations ; production, industrie, énergie et contrôle des ressources tandis que le Mali et le Niger tardent encore à donner corps à la rupture annoncée. Abdourahamane Tiani avait pourtant prévenu : « la monnaie est une étape de sortie de cette colonisation ». Alors, pourquoi l’AES hésite-t-elle encore à franchir ce dernier Rubicon ? Prudence stratégique, contraintes économiques ou contradiction entre le discours souverainiste et la réalité financière ?

Les Présidents Ibrahim Traoré - Abdouramane Tiani - Assimi Goita
Les Présidents Ibrahim Traoré - Abdouramane Tiani - Assimi Goita

Février 2024. Abdourahamane Tiani monte au créneau. Le général nigérien, alors fraîchement sorti du silence qui avait suivi le coup d’État de juillet 2023, choisit la télévision nationale pour frapper un grand coup. « La monnaie est une étape de sortie de cette colonisation », lance-t-il. Les trois pays de l’Alliance des États du Sahel, dit-il, « ont des experts ». Et « au moment opportun, nous déciderons ». L’annonce fait l’effet d’une déflagration. Depuis les putschs de 2020 à Bamako, de 2022 à Ouagadougou et de 2023 à Niamey, les trois régimes militaires ont bâti leur légitimité sur un récit puissant : celui de la reconquête de la souveraineté. Militaire. Politique. Diplomatique. Économique. Et, au cœur de cette doctrine, une promesse qui séduit immédiatement une partie de la jeunesse africaine : se libérer du franc CFA. Deux ans plus tard, le franc CFA est toujours là. Les trois pays demeurent membres de l’Union monétaire ouest-africaine. La BCEAO continue de les compter parmi ses huit États membres. En août 2025, le gouverneur Jean-Claude Kassi Brou l’a répété sans détour : « Nous n’avons pas reçu, en tout cas pas officiellement, d’indication de la part d’un pays membre de l’Umoa sur sa volonté d’abandonner le franc CFA. Il n’y a donc pas de processus engagé pour une sortie ». Le paradoxe est d’autant plus troublant que l’AES a franchi des Rubicons que beaucoup jugeaient impossibles. Les trois pays ont quitté la CEDEAO. Ils ont institutionnalisé leur Confédération. Ils ont développé une coopération militaire et diplomatique autonome. Ils revendiquent une trajectoire de développement fondée sur leurs ressources propres. Mais lorsqu’arrive la question monétaire, le volontarisme révolutionnaire cède soudain la place à une prudence presque technocratique.

Le piège de la monnaie sans économie

La réponse tient peut-être en une phrase : quitter la CEDEAO est une décision politique. Quitter le CFA est une opération économique. Et une monnaie ne se remplace pas par décret. Une monnaie souveraine suppose une économie souveraine. La chaîne est connue de tous les économistes du développement : productivité, industrie, énergie, infrastructures, réserves de change, système bancaire solide, marché financier capable d’absorber les besoins de financement de l’État et des entreprises, système de paiement autonome. Autrement dit : production, industrie, énergie, infrastructures, réserves, banques, marchés financiers, système de paiement puis monnaie. Or c’est précisément cette chaîne qui apparaît encore incomplète dans l’espace AES. L’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla, l’un des critiques les plus rigoureux du système CFA, ne dit pas autre chose. La monnaie, rappelle-t-il, n’est pas une marchandise que l’on décrète. C’est une dette de l’État, adossée à la puissance de cet État. « Ce qui fait la valeur de toutes les monnaies, c’est la puissance des États », explique-t-il. Un État faible ne peut ni battre sa monnaie ni la faire accepter par les autres. Le souverainisme monétaire ne se proclame pas. Il se finance.

Burkina Faso : le laboratoire silencieux

Sur le terrain productif, un homme avance. Ibrahim Traoré semble avoir compris une chose essentielle : on ne crée pas durablement une monnaie avec des slogans ; on la soutient avec une économie qui produit. Depuis plusieurs années, Ouagadougou multiplie les initiatives destinées à transformer les matières premières localement. Entre septembre 2024 et septembre 2026, le gouvernement burkinabè affirme avoir inauguré plusieurs unités industrielles, notamment dans la transformation de la tomate, de textile, la minoterie et les détergents. Une usine de transformation du maïs, Agroserv Industrie, a été inaugurée à Bobo-Dioulasso en décembre 2025. Le président Traoré y a explicitement défendu la transformation industrielle des matières premières comme priorité nationale. En juillet 2026, le gouvernement annonce la création de Bouboulou S.A., une mine d’or industrielle entièrement étatique, dans le cadre de sa politique de maîtrise des ressources minières. Le même bilan fait état d’une croissance de 5,3 % en 2025 et d’une amélioration du déficit budgétaire. Sur le front énergétique, même logique. En juillet 2026, une centrale thermique de 50 MW est mise en service à Pabré pour accroître la production nationale et réduire la dépendance aux importations d’électricité. Le gouvernement présente explicitement cette politique comme un volet de la souveraineté énergétique. Le message est clair : la monnaie vient après la production.

Mali et Niger : des projets, mais pas encore de masse critique

Soyons justes. Bamako et Niamey ne sont pas immobiles. Le Mali a engagé d’importants projets énergétiques. Trois centrales solaires représentant au total 400 MW ont été lancées depuis 2024 à Sanankoroba, Safo et Tiakadougou-Dialakoro. Le gouvernement malien travaille également à la réhabilitation de ses centrales hydroélectriques et à l’extension de son mix énergétique. En juillet 2026, l’exécutif affirmait avoir ouvert plusieurs chantiers structurants dans l’énergie et l’eau sous l’impulsion d’Assimi Goïta. Le Mali vient également d’annoncer la création de la Société des Textiles du Mali, destinée à renforcer la transformation locale du coton. Le Niger n’est pas en reste. En juin 2026, une centrale électrique de 40 MW, construite dans le cadre de la coopération algéro-nigérienne, a été inaugurée à Gorou Banda. Dès 2025, Niamey annonçait une centrale supplémentaire de 30 MW financée sur fonds propres de l’État à travers la Nigelec. Et le pays travaille sur le projet Salkadamna, gigantesque complexe charbonnier destiné à produire potentiellement plusieurs milliers de mégawatts. Mais une centrale solaire ne crée pas une monnaie. Une usine textile non plus. Même une mine d’or ne suffit pas. Ce qui manque, c’est la masse critique. La coordination. Le système. C’est précisément ici que l’éditorial doit poser la question qui dérange : ces initiatives sont-elles suffisamment rapides, suffisamment coordonnées et suffisamment profondes pour constituer les fondations d’une véritable souveraineté monétaire commune ? Pour l’instant, la réponse semble être : pas encore.

 Le nœud du financement

Le Mali reste profondément inséré dans l’architecture financière régionale. Le FMI estime que les besoins bruts de financement augmenteront fortement en 2026, avec environ 1 285 milliards de francs CFA de titres régionaux et prêts syndiqués arrivant à échéance. Comment proclamer une rupture monétaire quand une partie essentielle du financement de l’État passe encore par les mécanismes de la zone CFA ? Bamako a besoin d’argent avant d’avoir besoin d’une nouvelle monnaie. Ce besoin explique en partie la prudence d’Assimi Goïta, dont l’économie reste exposée à la dépendance à l’or, aux besoins énergétiques considérables, aux coûts sécuritaires élevés et à la nécessité de préserver la stabilité macroéconomique. Le Niger, lui, possède un argument supplémentaire : uranium, pétrole, or, charbon, potentiel agricole. Sur le papier, de quoi alimenter un projet de souveraineté économique. Mais les ressources naturelles ne deviennent une force monétaire qu’à condition d’être transformées en revenus publics, réserves, investissements, infrastructures et production locale. Tant que la structure économique dépend des importations et que le système financier reste intégré à l’environnement du CFA, la rupture monétaire demeure un pari risqué.

Le symbole qui dérange

Décembre 2025. Les trois dirigeants inaugurent à Bamako la Banque confédérale pour l’investissement et le développement de l’AES (BCID-AES). C’est probablement l’une des décisions économiques les plus importantes de la Confédération. La banque doit financer les infrastructures, l’énergie, l’agriculture, l’industrie et l’innovation technologique. Son capital initial : 500 milliards de francs CFA. La banque créée pour financer la souveraineté économique de l’AES est elle-même libellée dans la monnaie du système dont elle affirme vouloir s’affranchir. Techniquement, rien d’absurde : une institution peut naître dans la monnaie existante avant d’en changer. Politiquement, le symbole est saisissant. Comme le résume l’économiste sénégalais Magaye Gaye, cette banque constitue : « a minima une séparation de biens : l’AES se dote de ses propres leviers pour financer ses priorités et protéger ses choix ». Mais « à moyen terme, si sa politique monétaire devient pleinement autonome, cela ressemblera davantage à un divorce assumé ».

Tiani et Goïta attendent-ils Traoré ?

Il serait excessif de l’affirmer comme un fait. Mais politiquement, la question mérite d’être posée. Parmi les trois économies de l’AES, le Burkina Faso est aujourd’hui celui qui donne le plus clairement à voir une stratégie de transformation productive centrée sur la souveraineté. Ouagadougou cherche à produire davantage, transformer davantage, contrôler davantage ses ressources et renforcer son autonomie énergétique. C’est une orientation particulièrement visible dans les décisions industrielles et minières récentes. À Bamako et Niamey, des projets existent. Mais le mouvement paraît moins lisible comme un programme global de transformation productive destiné à préparer une rupture monétaire. Ibrahim Traoré avance sur le terrain qui rendrait demain la monnaie de l’AES crédible. Tiani et Goïta semblent davantage concentrés sur la consolidation politique, sécuritaire et institutionnelle de leurs États. Cela ne signifie pas qu’ils ne travaillent pas à la transformation économique. Cela signifie que la préparation d’une rupture monétaire n’apparaît pas encore comme leur priorité visible.

Les économistes avaient prévenu

Ndongo Samba Sylla jugeait en 2024 crédible et souhaitable le projet d’une monnaie de l’AES. Mais son approche ne réduit pas la souveraineté à l’impression de nouveaux billets. La vraie question, dit-il, est celle du contrôle du système financier, des paiements, du crédit et des réserves. Sortir du CFA sans transformer l’économie pourrait ne produire qu’une souveraineté de façade. Le raisonnement rejoint celui d’autres économistes africains critiques du système monétaire actuel : la monnaie n’est pas seulement un instrument technique, elle est aussi un instrument de politique économique. Les dirigeants de l’AES doivent donc aller au-delà du symbole.

Cinq étapes pour une sortie crédible

Il existe une solution plus intelligente que le « grand soir monétaire ». L’AES pourrait annoncer un plan de transition en cinq étapes.

Première étape : créer l’architecture financière. La BCID-AES doit devenir le cœur du financement des infrastructures, de l’industrie et de l’énergie.

Deuxième étape : constituer un Fonds souverain de stabilisation. Une partie des recettes de l’or, du pétrole, de l’uranium et d’autres ressources devrait alimenter un fonds commun de réserves.

Troisième étape : créer un système de paiement AES. Les échanges entre Ouagadougou, Bamako et Niamey devraient pouvoir être réglés directement, sans dépendance systématique aux infrastructures monétaires extérieures.

Quatrième étape : développer un marché financier AES. Obligations, titres publics, fonds d’investissement, financement des PME et des infrastructures.

Cinquième étape : créer la monnaie. Et seulement lorsque les conditions seront réunies : Banque centrale AES, réserves suffisantes, mécanisme de change, discipline budgétaire, politique monétaire crédible, garantie des dépôts, système de paiement fonctionnel. Alors seulement, le franc CFA pourra être abandonné sans que la souveraineté monétaire ne se transforme en crise monétaire.

L’heure du choix

L’AES est désormais confrontée à son propre paradoxe. Elle a réussi à transformer une alliance née dans la contestation sécuritaire en une Confédération dotée d’institutions communes. Elle a créé une banque. Elle développe des projets énergétiques. Elle cherche à renforcer la transformation industrielle. Mais elle n’a toujours pas répondu à la question fondamentale : quelle monnaie financera cette souveraineté ? Ibrahim Traoré, Assimi Goïta et Abdourahamane Tiani ont bâti leur popularité sur une promesse de rupture. Ils ne pourront pas éternellement demander aux peuples de croire que la souveraineté est au bout du chemin sans expliquer quand et comment elle sera monétairement achevée. Tiani avait dit : « au moment opportun ». Mais le moment opportun ne peut pas devenir une formule indéfiniment renouvelable. Le véritable enjeu n’est donc plus de quitter le CFA. C’est d’être capable de s’en passer. Le premier souverainisme consiste à dire : « Nous voulons décider nous-mêmes. » Le second consiste à être capable de répondre : « Voici les institutions, les entreprises, les réserves, les banques, l’énergie, les infrastructures et la production qui nous permettent effectivement de décider nous-mêmes. » Le jour où l’AES aura produit suffisamment, épargné suffisamment, industrialisé suffisamment, accumulé suffisamment de réserves et bâti suffisamment d’institutions financières, le CFA ne sera plus une prison. Il deviendra simplement un système dont elle pourra décider librement de sortir. Et c’est peut-être là que se trouve la véritable définition de la souveraineté : ne pas seulement avoir le courage de claquer la porte. Avoir construit, avant de la claquer, la maison dans laquelle on veut vivre.

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