La première pierre a été posée le 27 avril 2024. Vingt-huit mois plus tard, le site a pris forme : unités de filature, de tissage et de confection, complétées par des bâtiments administratifs, des magasins et une infirmerie. Un ensemble industriel intégré, pensé pour couvrir toute la chaîne, du coton brut au vêtement fini. Pour les autorités burkinabè, ce chantier n’est pas une infrastructure comme une autre. Il incarne un choix : transformer le capital public en capacité de production, plutôt qu’en dépense qui s’évapore sans laisser de trace productive.
Emprunter pour consommer, ou investir pour produire ?
L’Afrique emprunte depuis des décennies pour des routes, des équipements publics, parfois pour combler des déficits budgétaires. Cette dette n’est pas condamnable en soi : bien orientée, elle finance une infrastructure stratégique et se rembourse avec la richesse qu’elle génère. Le problème surgit quand elle finance des dépenses qui ne créent aucune capacité productive nouvelle. C’est cette distinction qu’Ouagadougou place au centre de son discours économique : orienter les ressources rares vers ce qui permettra d’en produire davantage demain. TEXFORCES-BF en est la démonstration : il ne s’agit pas d’acheter du coton pour le revendre, mais de construire une chaîne industrielle capable d’en tirer une valeur ajoutée croissante.
Du champ de coton à la penderie
Le coton devient fil, le fil devient tissu, le tissu devient vêtement et à chaque étape, des emplois, des compétences et des recettes fiscales supplémentaires restent sur le territoire national. Toute la différence entre une économie qui exporte sa matière première et une économie qui commence à maîtriser sa chaîne de valeur. Le constat dépasse le seul textile : le continent produit du cacao et importe une partie de son chocolat, extrait des minerais stratégiques et importe les produits industriels qui en dérivent. Le problème n’est donc pas seulement celui de la production, mais celui de la transformation.
L’usine comme école
Autre singularité du projet : la mobilisation annoncée des compétences nationales. Professeurs, techniciens, chercheurs et étudiants notamment en génie civil et en génie électrique ont été associés au chantier, avec un mécanisme de prise en charge financière. Une usine qui devient laboratoire grandeur nature : l’ingénieur y découvre l’application concrète de ce qu’il a appris en cours, et l’État y accumule une mémoire industrielle qu’aucun manuel ne transmet.
Des partenaires choisis, pas subis
Le chantier a mobilisé des entreprises burkinabè — EKO-CO, TC Solutions, ETEL, le groupe panafricain CIRA pour l’ingénierie, ORYX pour la dimension internationale, et l’entreprise chinoise JX Printing Machinery pour la fourniture et l’installation des équipements textiles. La nuance compte : la souveraineté revendiquée ici ne consiste pas à refuser la technologie étrangère, mais à choisir ce que l’on achète, auprès de qui, et avec quel objectif de transfert de compétences. Importer pour apprendre, plutôt qu’importer pour dépendre.
17 milliards : un pari sous conditions
Cette industrialisation volontariste ne fait pas l’unanimité chez les économistes : certains rappellent qu’un pays gagne aussi à s’insérer dans le commerce international plutôt qu’à tout produire chez lui, et que l’industrialisation par substitution aux importations a, par le passé, généré des filières protégées mais peu compétitives. D’où l’importance d’une question moins spectaculaire que l’inauguration elle-même : que produira réellement cet investissement demain ? Une usine performante peut créer des emplois directs et indirects, sécuriser un débouché pour les producteurs de coton et réduire certaines importations textiles à condition que l’outil tourne à un niveau industriel compétitif, que la qualité soit au rendez-vous, que les marchés soient sécurisés et que la gouvernance de l’entreprise garantisse sa pérennité. Construire l’usine est une étape ; construire une industrie durable en est une autre. C’est celle-ci que jugeront les prochaines années.
Une idée aussi vieille que les indépendances
La démarche ne naît pas dans le vide : elle prolonge une question restée en suspens depuis les indépendances comment transformer une souveraineté juridique en souveraineté économique réelle ? Sankara y avait placé l’autosuffisance productive ; Lumumba, le refus d’une indépendance politique vidée de son contenu économique ; Nasser l’avait démontrée en nationalisant le canal de Suez ; Nkrumah avait très tôt lié l’indépendance africaine à son unité économique. Ibrahim Traoré s’inscrit, à sa manière, dans cette filiation avec l’ambition de la traduire en outils industriels concrets.
Ce que le Faso met à l’épreuve, pour toute l’Afrique
Reste la question qui dépasse Bobo-Dioulasso : combien de temps encore le continent vendra-t-il ses matières premières pour ensuite emprunter afin de racheter les produits qui en sont issus ? TEXFORCES-BF n’y répondra pas seul. Mais si l’usine tient ses promesses en emplois, en qualité, en gouvernance, elle offrira une démonstration que d’autres capitales africaines observeront de près : la souveraineté économique ne se décrète pas, elle se construit, filature après filature.
Tchad24


