Il est de ces personnalités publiques qui ne cherchent pas spontanément la lumière. Affable dans les échanges, courtois dans le comportement et d’un tempérament profondément discret, Haliki Choua Mahamat donne davantage l’image d’un homme qui écoute avant de parler et qui préfère laisser les dossiers produire leur propre langage. Derrière cette réserve se dessine pourtant un responsable qui connaît intimement les rouages de l’administration tchadienne et, surtout, les contraintes techniques d’un secteur devenu stratégique : celui des télécommunications et de l’économie numérique. Nommé ministre des Télécommunications, de l’Économie numérique et de la Digitalisation de l’Administration le 1er avril 2026, il a officiellement pris ses fonctions le 8 avril, succédant au Dr Boukar Michel. Mais son arrivée à ce poste n’est pas celle d’un inconnu du secteur.
Du cœur de l’administration à la régulation numérique
Avant de prendre la tête du département chargé du numérique, Haliki Choua Mahamat avait déjà occupé des fonctions de premier plan dans l’appareil d’État. Il a notamment été ministre secrétaire général du Gouvernement, chargé de la promotion du bilinguisme dans l’administration et des relations avec le Conseil national de transition. Son passage à ce poste l’a placé au cœur des mécanismes administratifs de l’État. Les archives de l’École nationale d’administration montrent notamment son implication dans les questions de modernisation et de performance de l’administration publique. En 2022, il présidait le Conseil d’administration de l’ENA. En mai 2023, alors ministre secrétaire général du Gouvernement, il insistait déjà sur la nécessité d’améliorer la compétence, l’efficacité, la loyauté et la qualité des services publics dans le cadre de la réforme de l’administration. Un parcours qui permet de comprendre une constante de son action : la transformation numérique n’est pas envisagée uniquement comme une affaire de technologie, mais comme un instrument de transformation de l’administration et des services publics. Cette approche prend une nouvelle dimension lorsqu’il devient, en décembre 2024, directeur général de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP).
Le régulateur qui arrive au ministère
Son passage à l’ARCEP constitue probablement l’une des clés pour comprendre son approche actuelle. À la tête du régulateur, Haliki Choua Mahamat s’est retrouvé confronté aux réalités concrètes du marché : qualité des services, obligations des opérateurs, couverture des zones rurales, infrastructures, concurrence, interconnexion, prix et développement de la fibre. Dès janvier 2025, lors d’une rencontre avec Moov Africa Tchad, il mettait l’accent sur la qualité des services et le respect des engagements contenus dans les cahiers des charges, avec une attention particulière aux zones rurales. Quelques jours plus tard, lors d’un échange avec les fournisseurs d’accès à Internet, il insistait encore sur l’objectif d’offrir aux consommateurs un service de qualité à un coût accessible, tout en appelant à une collaboration saine entre les différents acteurs du secteur. Son action à l’ARCEP l’a également conduit à rechercher des expériences comparées. En avril 2025, une mission de l’autorité tchadienne s’est rendue au Sénégal pour étudier notamment les méthodes de régulation, les indicateurs de qualité de service, l’homologation des équipements, l’interconnexion et la régulation des infrastructures.
En mai de la même année, il conduisait une délégation de l’ARCEP au Cameroun dans le cadre du renforcement de l’intégration numérique en Afrique centrale et des réflexions autour de l’interconnexion sous-régionale. Le profil est donc assez singulier : un administrateur qui connaît l’État, puis un régulateur qui connaît les opérateurs, les infrastructures et les contraintes du marché. C’est avec ce double regard qu’il arrive au ministère.
Une méthode qui commence par les dossiers
Depuis sa prise de fonction, le ministre semble privilégier une méthode : descendre dans les dossiers, écouter les techniciens, rencontrer les acteurs et identifier les blocages. Le 20 avril 2026, il s’est ainsi rendu à la SONEMIC pour découvrir la plateforme numérique CHAD EXMIN CONTROL, développée par des ingénieurs tchadiens pour assurer le suivi, le contrôle et la traçabilité des activités minières. Il a également pris connaissance de projets pilotes liés notamment à l’e-gouvernement et demandé que les échanges avec ces compétences locales se poursuivent. Quelques jours plus tard, le 27 avril, il installait un comité de 34 membres chargé de la réforme du cadre juridique du numérique, des communications électroniques et de la poste. L’objectif affiché : adapter les textes aux mutations technologiques et disposer d’un cadre réglementaire plus moderne, harmonisé et opérationnel. Le comité avait notamment reçu pour mission de travailler dans un délai de 45 jours. Ce chantier est particulièrement révélateur de sa conception de la transformation numérique.
Car il ne suffit pas de poser de la fibre, d’installer des serveurs ou de connecter des administrations. La transformation numérique suppose aussi des règles adaptées, des compétences, des institutions capables de réguler et un environnement juridique compatible avec les nouveaux usages.
Connecter avant de digitaliser
C’est précisément cette logique qui ressort de sa récente rencontre avec la Banque mondiale. Le 15 septembre 2026, Haliki Choua Mahamat a échangé avec le représentant résident de la Banque mondiale au Tchad, Farouk Moll ah Banna, autour du Projet d’Appui à la Transformation Numérique du Tchad (PATN) et des perspectives de coopération. Le ministre a notamment soulevé une question fondamentale : la transformation numérique ne peut être durable si une partie du territoire reste en marge de la connectivité. Dans le cadre du PATN, 500 sites doivent être réalisés. Le ministre souhaite que les installations techniques puissent prioritairement contribuer à la couverture des zones blanches. Selon les données présentées lors de cette rencontre, six provinces ne sont toujours pas reliées à la fibre optique et environ 8 000 kilomètres supplémentaires de fibre seraient nécessaires pour parvenir à un maillage national complet. Son raisonnement est simple : avant les plateformes, avant les services numériques et avant l’intelligence artificielle, il faut une infrastructure. Connecter le territoire pour pouvoir ensuite le transformer. Cette priorité donne une cohérence particulière à son discours sur le numérique.
Cardip, IA et compétences : la vision d’un écosystème
La rencontre avec la Banque mondiale ne s’est pas limitée à la connectivité nationale. Le ministre a également placé sur la table le Programme régional d’intégration numérique de l’Afrique centrale (CARDIP), en plaidant pour un accompagnement institutionnel et la mise à disposition d’experts capables d’appuyer le ministère dans la réalisation des études et la construction des cadres juridiques. Autre chantier : les compétences. L’ENASTIC et l’Université numérique du Tchad apparaissent dans cette perspective comme des instruments importants de la politique numérique. Haliki Choua Mahamat a sollicité l’appui de la Banque mondiale pour la mise en place de laboratoires modernes consacrés notamment à l’intelligence artificielle. L’enjeu dépasse donc la simple consommation des technologies. Il s’agit de faire émerger au Tchad des compétences capables de concevoir, développer, sécuriser et maintenir les solutions numériques du pays.
Digitaliser l’administration : du discours à l’organisation
Cette orientation rejoint une autre initiative portée par le ministre : la campagne nationale d’information, de sensibilisation et de communication sur la digitalisation de l’administration publique, lancée le 19 juin 2026. Le choix est significatif. La digitalisation de l’administration ne dépend pas uniquement des infrastructures informatiques. Elle implique également l’adhésion des agents publics, l’évolution des méthodes de travail, l’interopérabilité des systèmes et la capacité des institutions à produire des services réellement accessibles aux citoyens. Le passage par la SONEMIC, la réforme du cadre juridique, la campagne de digitalisation de l’administration, le plaidoyer autour du PATN et le développement des compétences en intelligence artificielle apparaissent ainsi comme les différentes pièces d’un même puzzle.
Un ministre qui connaît les limites du système
Devant le Conseil économique, social, culturel et environnemental en août 2026, Haliki Choua Mahamat a présenté un état des lieux des télécommunications et du numérique au Tchad. Il y a notamment évoqué le défi structurel posé par l’absence d’accès direct du pays aux câbles sous-marins, tout en rappelant les investissements réalisés et en cours dans la fibre optique. Selon les données présentées à cette occasion, 4 310 kilomètres de fibre avaient été réalisés et 2 100 kilomètres supplémentaires étaient alors en cours de déploiement. Ce qui frappe dans cette séquence, c’est moins le discours triomphaliste que la reconnaissance des contraintes. Le ministre ne présente pas le numérique tchadien comme un chantier achevé. Il le décrit plutôt comme une infrastructure nationale encore incomplète, confrontée à des défis de couverture, de capacité, de réglementation, de ressources humaines et de financement. Et c’est précisément sur ces points qu’il concentre son action.
La discrétion comme style de travail
Il y a enfin une dimension plus personnelle dans le personnage. Dans ses apparitions publiques, Haliki Choua Mahamat ne semble pas rechercher la mise en scène permanente de son action. Son parcours est davantage documenté à travers les réunions techniques, les rencontres institutionnelles, les missions de travail et les dossiers administratifs que par de longues déclarations politiques. Cette discrétion peut donner l’impression d’un homme effacé. Mais son parcours raconte autre chose. De l’administration à l’ENA, du Secrétariat général du Gouvernement à l’ARCEP, puis de l’ARCEP au ministère chargé de piloter la transformation numérique, son itinéraire s’est progressivement rapproché du cœur des enjeux techniques de l’État. Le choix de lui confier le portefeuille des télécommunications et de l’économie numérique en avril 2026 s’inscrit ainsi dans une logique de continuité avec cette expérience.
Le technicien face au défi des résultats
Reste désormais le plus difficile : transformer cette méthode en résultats mesurables. Les attentes sont considérables. Il faudra connecter les territoires encore isolés, améliorer la qualité et l’accessibilité des services, accélérer la digitalisation de l’administration, moderniser le cadre juridique, renforcer la régulation, développer les compétences locales, accompagner l’intelligence artificielle et faire du numérique un véritable secteur économique. Il faudra aussi parvenir à accélérer les procédures de partenariat et de financement. Lors de sa rencontre avec la Banque mondiale, Haliki Choua Mahamat a précisément appelé à une accélération des composantes du PATN et à une simplification des procédures qu’il considère comme un frein à l’exécution rapide des projets. C’est probablement là que se situe désormais le véritable test de son passage au ministère. Car un technocrate n’est finalement jugé ni à la longueur de ses discours ni au nombre de réunions qu’il préside, mais à sa capacité à transformer les diagnostics en décisions, les décisions en projets et les projets en résultats visibles pour les citoyens. Haliki Choua Mahamat avance pour l’instant avec les armes qu’il connaît le mieux : la maîtrise des dossiers, la connaissance de l’administration, l’expérience de la régulation, l’écoute des techniciens et une certaine sobriété dans la communication. Dans un secteur aussi complexe que celui du numérique, cette approche mérite d’être observée dans la durée. Le personnage reste discret. Le chantier, lui, ne l’est pas.
Et si son passage à la tête du secteur doit être mesuré, ce sera moins à ses déclarations qu’à la vitesse à laquelle le Tchad parviendra à réduire ses zones blanches, moderniser ses infrastructures, digitaliser ses services publics et faire émerger une véritable économie numérique nationale.
Tchad24


