Les prévisions économiques sont encourageantes, mais reposent essentiellement sur le pétrole. Face au déclin du coton et aux défis agricoles, le Tchad est-il suffisamment préparé aux chocs futurs ?
Avec une croissance attendue entre 5,3 %, selon la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), et 5,6 %, d’après la Banque mondiale, le Tchad figure parmi les économies les plus dynamiques de la sous-région en 2025. Ces prévisions témoignent d’une résilience certaine dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, les incertitudes sur les marchés des matières premières et les effets persistants du changement climatique. Mais derrière ces indicateurs macroéconomiques encourageants, une interrogation de fond demeure : sur quels piliers repose réellement cette croissance, et dans quelle mesure profite-t-elle à l’ensemble de l’économie nationale ?
Les analyses des institutions financières convergent sur un point : le secteur pétrolier demeure le principal moteur de la performance économique du pays. Plus de deux décennies après le début de son exploitation commerciale, le pétrole représente aujourd’hui plus de 80 % des exportations du Tchad et fournit entre 60 et 70 % des recettes budgétaires de l’État. Les recettes qu’il génère alimentent une part essentielle des finances publiques et influencent fortement les résultats de la croissance nationale.
Cette spécialisation offre des ressources importantes, mais elle expose également l’économie tchadienne aux fluctuations des cours internationaux du brut et à l’évolution de la production. Chaque variation du marché mondial se répercute sur les recettes de l’État, les équilibres budgétaires et, par ricochet, sur les perspectives de croissance.
Pendant que le pétrole soutient les agrégats macroéconomiques, un autre secteur continue pourtant de porter le quotidien de la majorité des Tchadiens. L’agriculture, qui fait vivre près de 80 % de la population, demeure le principal pourvoyeur d’emplois et de revenus dans les zones rurales. Malgré son poids social considérable, sa contribution à la richesse nationale reste limitée, représentant environ un cinquième du produit intérieur brut. Surtout, les gains enregistrés par la croissance nationale ne se traduisent pas toujours par une amélioration perceptible des conditions de vie dans les campagnes.
Ce contraste rappelle une autre époque de l’histoire économique du pays. Avant l’essor du pétrole au début des années 2000, le coton occupait une place centrale dans l’économie tchadienne. Première source de devises du pays, la filière représentait environ 50 % des recettes d’exportation dans les années 1990. Elle contribuait à près de 10 % de la valeur ajoutée du secteur agricole et à 25 % de celle de l’industrie manufacturière.
Au-delà de ces performances économiques, le coton structurait un véritable écosystème. Des centaines de milliers de producteurs cultivaient cette fibre, tandis que les activités d’égrenage, de transport, de commercialisation et de transformation faisaient vivre de nombreuses familles. Dans plusieurs provinces du sud, la campagne cotonnière rythmait la vie économique locale et constituait l’une des principales sources de revenus monétaires des ménages.
Aujourd’hui, cette filière a perdu une grande partie de son influence économique. Les volumes produits ont fortement reculé par rapport aux décennies précédentes, les infrastructures industrielles ont vieilli et les difficultés structurelles ; faibles rendements, coûts de production, gouvernance, accès au financement et concurrence internationale ont progressivement réduit la compétitivité du coton tchadien. Pour de nombreux producteurs, la culture qui incarnait autrefois l’espoir d’une ascension économique ne joue plus le même rôle.
Ce recul alimente un débat plus large sur la diversification de l’économie tchadienne. De nombreux économistes soulignent qu’une croissance durable ne peut reposer durablement sur une seule ressource, aussi stratégique soit-elle. Le pétrole est, par nature, une richesse finie et ses revenus demeurent tributaires des marchés internationaux. À l’inverse, le développement de filières agricoles performantes, la transformation locale des produits, l’agro-industrie et la création de chaînes de valeur sont régulièrement présentés comme des leviers susceptibles de renforcer la résilience de l’économie.
La question dépasse donc le seul niveau des statistiques. Elle renvoie à un choix de développement. Comment transformer les revenus du pétrole en investissements productifs capables de moderniser l’agriculture, de revitaliser des filières historiques comme le coton, d’encourager l’industrialisation et de créer davantage d’emplois ?
À mesure que les prévisions de croissance alimentent les débats, une autre interrogation s’impose : la prospérité actuelle prépare-t-elle l’économie de demain ? Car si les cours du pétrole venaient à chuter durablement ou si la production diminuait au fil des années, la capacité du Tchad à s’appuyer sur une économie diversifiée deviendrait plus que jamais un enjeu stratégique.
L’histoire économique du pays rappelle qu’avant le pétrole, le coton était le symbole de sa vitalité productive. Le défi des prochaines décennies pourrait être de faire en sorte que les ressources tirées des hydrocarbures contribuent à bâtir une économie où les richesses du sous-sol renforcent durablement celles de la terre, plutôt que de s’y substituer.