Dans cette longue tribune, qui passe des constats aux pistes de solutions, l’universitaire et promoteur de l’Université Emi Koussi n’est pas passé par le dos de la cuillère pour tirer la sonnette d’alarme. Le diagnostic qu’il pose met en lumière les causes profondes d’un système à bout de souffle. Le constat du Dr Allah-Ridy Koné est sans concession : les structures scolaires nationales subissent les séquelles des crises depuis 1979. Le principal goulet d’étranglement est d’ordre financier, car l’État tchadien consacre moins de 10 % du budget national à l’éducation, contre la norme de 20 % édictée par l’UNESCO. Ce sous-financement chronique engendre des dysfonctionnements majeurs.
Il note des urgences infrastructurelles face à la réalité connue de tous, caractérisée par le fait que la majorité des classes du pays sont en paillote. À N’Djamena, la surcharge oscille entre 60 et 100 élèves par classe. L’absence d’eau potable, de tableaux et de latrines force la fermeture précoce des établissements avant la saison des pluies. Vient ensuite la fragilité du corps enseignant. Selon l’enseignant-chercheur, sur 30 000 enseignants, plus de 40 % sont des maîtres communautaires non formés, directement rémunérés par les parents. Le salaire des enseignants est trop bas et payé avec retard. Les grèves récurrentes diminuent la performance des élèves, ce qui entraîne la fuite des enseignants qualifiés vers le privé ou l’étranger.
Le décrochage et les fractures aggravent la situation générale. Le Dr Allah-Ridy Koné relève que seuls 45 % des élèves achèvent le cycle primaire et 70 % des élèves de CM2 ne maîtrisent pas la lecture. Dans les provinces, notamment du Wadi Fira, du Ouaddaï ou de l’Ennedi, le taux de scolarisation des filles chute à moins de 30 % à cause des mariages précoces et de l’éloignement des centres. Enfin, l’insécurité maintient 1 million d’enfants réfugiés et déplacés hors du circuit scolaire.
L’analyse de la mécanique des solutions et des réponses concrètes à impact immédiat apportée par le Dr Allah-Ridy Koné ne laisse pas indifférent. L’auteur segmente la riposte en deux horizons opérationnels. Primo, les leviers d’urgence (horizon 1-2 ans). À ce niveau, il prescrit la cantine scolaire comme levier de rétention. En effet, l’installation de cantines gratuites répond simultanément au défi de la malnutrition et de l’absentéisme. Offrir un repas chaud à midi sécurise la présence des enfants. La preuve ? Là où une cantine est implantée, la fréquentation scolaire bondit de 30 % et le taux d’abandon des jeunes filles s’effondre.
Le kit de base à 5 000 FCFA s’impose comme une solution pérenne. Au lieu d’annonces globales de gratuité difficilement applicables, l’auteur estime que la subvention directe d’un kit matériel (cahier, stylo, ardoise) évalué à 5 000 FCFA par élève lève immédiatement la barrière financière initiale pour les familles démunies. S’ajoute à cela l’alternative des écoles mobiles. Afin d’inclure les populations nomades et semi-nomades (30 % de la population), la solution consiste à déployer des tentes-écoles mobiles. Ces structures suivent les déplacements des campements et sont encadrées par des enseignants issus de la communauté même, assurant une continuité culturelle et éducative.
Secundo, les transformations structurelles (horizon 3-5 ans) interviennent pour solidifier le système. Le Dr Allah-Ridy Koné remet au cœur du débat l’efficacité validée du bilinguisme précoce. Selon lui, commencer l’apprentissage en arabe tchadien ou en langue locale (CP-CE1) avant d’introduire le français ou l’arabe littéraire officiel résout le problème de la barrière linguistique. La preuve en exemple, des méthodologies similaires appliquées au Niger et au Mali ont généré une hausse de 25 % des taux de réussite aux examens, avance-t-il.
Dans la même veine, il introduit le maillage par les métiers : insérer 2 heures hebdomadaires d’apprentissage pratique (agriculture, élevage, informatique, mécanique, artisanat) connecte directement l’école à l’économie locale. Les parents perçoivent immédiatement l’utilité économique directe de la scolarisation de leurs enfants.
Malgré ces réflexions éminemment utiles pour le système éducatif tchadien, des limites existent qu’il faut lever, notamment la dépendance à un arbitrage de l’État. En effet, une solution ne peut se déployer à grande échelle sans lever les verrous institutionnels et financiers. Pour concrétiser ce modèle, le Dr Allah-Ridy Koné adresse trois exigences de gouvernance au pouvoir exécutif. Dans un premier temps, il propose une réallocation budgétaire : rehausser immédiatement l’enveloppe de l’éducation pour la porter de moins de 10 % à au moins 15 % du budget national. À cela, il ajoute la rationalisation géographique, en martelant qu’il faut « construire là où il n’y a pas d’école, pas seulement à N’Djamena », précise-t-il.
À l’heure de la décentralisation, il faut penser à la décentralisation des ressources : transférer l’enveloppe budgétaire opérationnelle directement aux directeurs d’écoles, sous la supervision et le contrôle transparent des comités de parents d’élèves. Pour couronner le tout, l’auteur convoque la formule interpellatrice selon laquelle « on n’a pas besoin de 100 réformes. On a besoin de trois choses qui marchent partout : un maître formé et payé, un toit qui ne fuit pas, et un enfant qui mange à midi. »
Tchad24


