Depuis 2020, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont tourné la page de leurs républiques chancelantes pour endosser l’uniforme militaire. Réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), ces trois pays semblent partager un même destin de rupture avec l’Occident et de lutte acharnée contre le terrorisme. Pourtant, derrière ce front commun, les trajectoires commencent à diverger. Et si, au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré était en train de transformer le putsch en un véritable projet de transformation nationale ?
De la prise de pouvoir à la prise de conscience
Au lendemain des coups d’État, les juntes de Bamako, Niamey et Ouagadougou ont chanté le même refrain : restauration de la souveraineté, rupture avec les partenaires traditionnels et reconquête du territoire. Mais comme le rappelle un adage militaire, « prendre le pouvoir est une chose, savoir quoi en faire en est une autre ». C’est sur ce terrain que se joue aujourd’hui la différenciation entre Ibrahim Traoré, Assimi Goïta et Abdourahamane Tiani. Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a multiplié les chantiers, cherchant à tisser des liens entre sécurité, production agricole, industrialisation et contrôle des ressources. Son gouvernement a décliné son action en cinq axes majeurs : sécurité, cohésion nationale, développement du capital humain, souveraineté économique et diplomatie souveraine. Une feuille de route ambitieuse qui, selon les données de la Primature, aurait permis une croissance de 6,5 % en 2025, contre 4,8 % l’année précédente. Ces chiffres, bien que sujets à caution, infirment les scénarios catastrophistes qui annonçaient un effondrement économique.
La « différence Traoré » : quand la souveraineté se cultive
La marque de fabrique du pouvoir burkinabè réside dans sa volonté de donner une consistance économique à la souveraineté. L’exemple le plus emblématique est celui de la transformation agricole. En novembre 2024, une usine de transformation de tomates de 7,5 milliards de francs CFA a été inaugurée à Bobo-Dioulasso, financée à 80 % par l’actionnariat populaire. Quelques semaines plus tard, une seconde unité, d’une capacité de 100 tonnes par jour, voyait le jour à Yako. Le symbole est puissant : produire, transformer sur place, créer de la valeur et réduire la dépendance aux importations. Une logique de développement endogène que les observateurs saluent, à l’image du quotidien burkinabè L’Économiste du Faso, qui souligne la volonté politique d’industrialisation du régime. Cette stratégie ne se limite pas aux tomates. Elle s’étend à l’agriculture, avec des investissements dans l’irrigation, la mécanisation et la distribution d’intrants. Signe des temps, l’Associated Press relevait encore en septembre 2026 l’expansion de la culture de l’ananas dans une région sahélienne où elle paraissait jusqu’alors improbable.
Des infrastructures pour ancrer le changement
Autre marqueur de cette politique : les infrastructures. Avec l’initiative Faso Mêbo, le gouvernement entend accélérer la construction et la réhabilitation des routes. En janvier 2025, il annonçait l’aménagement de 30 kilomètres de voies urbaines à Ouagadougou, Bobo-Dioulasso et Koudougou. L’objectif est clair : montrer que la souveraineté ne se mesure pas seulement à la capacité de dire « non » aux puissances étrangères, mais aussi à celle de construire, produire et améliorer le quotidien des citoyens.
L’or, nouvel instrument de souveraineté
Le secteur minier constitue un autre terrain de démarcation. Le Burkina Faso a renforcé sa mainmise sur l’exploitation aurifère, avec le transfert d’actifs au secteur public via la Société de participation minière du Burkina. En juillet 2026, le gouvernement annonçait la création de Bouboulou S.A., une mine d’or détenue à 100 % par l’État. Une logique cohérente avec le discours de Traoré : les ressources naturelles ne doivent plus être extraites pour l’étranger, mais contribuer au financement du développement national.
Une gouvernance hybride, pas uniquement militaire
Contrairement à une idée reçue, le Burkina Faso n’est pas un régime où les militaires auraient évincé tous les civils. Si plusieurs officiers occupent les postes stratégiques de la Défense, de la Sécurité et de l’Agriculture, de nombreux secteurs clés, Économie, Affaires étrangères, Justice, Santé, Industrie, Mines, restent confiés à des technocrates. Cette organisation suggère une division fonctionnelle du pouvoir : les militaires gardent la main sur la guerre, tandis que les civils pilotent l’économie et l’administration. Une clé de lecture qui distingue Ouagadougou de Bamako et Niamey, où la militarisation de l’appareil d’État est plus prononcée.
Le contraste avec Bamako et Niamey
Au Mali, le général Assimi Goïta cumule la présidence et la Défense, tandis que le gouvernement est dirigé par un autre général, Abdoulaye Maïga. Au Niger, le général Tiani a confié plusieurs portefeuilles à des officiers. Si ces deux pays conservent des fondamentaux économiques résilients, le FMI prévoyait une croissance de 5 % pour le Mali et de 6,6 % pour le Niger en 2025, la culture gouvernementale y est davantage centrée sur la consolidation de l’autorité militaire.
Une cohérence stratégique en devenir
Ce qui distingue potentiellement Traoré, c’est la cohérence apparente de sa politique. Sécurité, production agricole, transformation industrielle, actionnariat populaire, maîtrise des ressources minières, infrastructures, énergie, formation, diplomatie : ces éléments sont présentés comme les pièces d’un même projet. Cette cohérence n’a pas échappé aux institutions internationales. En octobre 2025, Ousmane Diagana, vice-président régional de la Banque mondiale, a salué la vision de Traoré et les performances économiques burkinabè. Un élément vérifiable qui montre que la stratégie de Ouagadougou ne se réduit pas à une propagande sur les réseaux sociaux.
Le pari de Traoré
Le véritable pari du capitaine burkinabè est là : il semble avoir compris qu’un coup d’État ne peut durablement produire de la légitimité par le seul discours militaire ou anti-occidental. Il faut des routes, des usines, de la nourriture, des écoles, des hôpitaux et un État capable de protéger son territoire. C’est cette articulation entre sécurité et développement qui pourrait constituer la principale singularité de son modèle. Le militaire fixe le cap, tandis que l’appareil administratif s’appuie sur des experts.
L’heure du bilan
Trois ans après son arrivée au pouvoir, Ibrahim Traoré reste une figure profondément controversée. Pour ses adversaires, il est un chef militaire ayant concentré le pouvoir, restreint l’espace politique et échoué à mettre fin à l’insécurité. Pour ses partisans, il incarne une rupture générationnelle : celle d’un dirigeant qui tente de transformer la souveraineté en politique industrielle, agricole et infrastructurelle. Entre ces deux lectures, les faits commencent à dessiner une réalité plus complexe. Le Burkina Faso n’est pas devenu un paradis. Mais il est difficile de nier qu’une série de projets concrets donne désormais une matérialité au discours de souveraineté. Et c’est probablement ce qui explique pourquoi, dans une partie du débat africain, une comparaison s’impose de plus en plus : Goïta et Tiani ont-ils principalement consolidé le pouvoir militaire, tandis que Traoré tente de transformer son coup d’État en projet de transformation nationale ? La réponse appartient encore à l’histoire. Mais une chose est déjà certaine : au Sahel, les trois coups d’État ont créé une même rupture politique, sans pour autant produire le même modèle de pouvoir.
Tchad24


