Le 6 novembre 1982, Paul Biya succédait constitutionnellement à Ahmadou Ahidjo. Quarante-quatre ans plus tard, le voilà à son huitième mandat, célébré par un RDPC qui promet « fidélité sans faille » et « mobilisation républicaine ». Une longévité exceptionnelle, mais qui pose désormais une question vertigineuse. Que deviendra le système Biya quand son fondateur ne pourra plus en arbitrer les contradictions ? Car Paul Biya n’est pas seulement un président à la longévité record. Il est le point d’équilibre unique d’un édifice politique dont la succession reste, à ce jour, une équation non résolue. Depuis la rupture avec Ahidjo et la tentative de coup d’État d’avril 1984, il a bâti sa méthode. Contrôler les appareils sécuritaires, équilibrer les réseaux, empêcher l’émergence d’un rival capable de devenir indispensable. Le multipartisme des années 1990, la présidentielle contestée de 1992, la suppression de la limitation des mandats en 2008, puis la victoire proclamée en octobre 2025 avec 53,66 % des voix face à Issa Tchiroma Bakary. Tout concourt à un même paradoxe. Un système assez solide pour conserver le pouvoir, mais qui n’a jamais prouvé qu’il pouvait survivre politiquement à celui qui l’incarne.
Franck contre Ngoh Ngoh, deux logiques pour un fauteuil
À Etoudi, la question successorale n’est plus une spéculation de salons diplomatiques. Deux noms s’imposent. Franck Emmanuel Biya, fils aîné du président. Longtemps discret, cet homme d’affaires a accru sa visibilité. Adhésion au RDPC en novembre 2023, apparitions lors de manifestations officielles. Son atout, il porte le nom Biya. Son handicap, ni expérience gouvernementale, ni parcours militaire ou administratif. Or le Cameroun n’est pas une monarchie constitutionnelle. Un patronyme ouvre des portes, mais ne garantit ni l’adhésion de l’appareil sécuritaire, ni celle des élites. Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence depuis 2011. Lui dispose du capital institutionnel. Délégations de signature, contrôle de la circulation des décisions présidentielles, connaissance intime des mécanismes du pouvoir. Là où Franck invoque la filiation, Ngoh Ngoh fait valoir le contrôle de la machine administrative. Derrière ce duel, l’ombre de Chantal Biya. Plusieurs enquêtes, notamment celles d’Africa Intelligence, du Timbuktu Institute et du Carnegie Endowment, décrivent la Première dame comme une figure clé des équilibres du palais, proche de Ngoh Ngoh, tandis que ses relations avec son beau-fils seraient difficiles. Et l’affaire dépasse les deux hommes. Louis-Paul Motazé, Paul Atanga Nji, Philémon Yang, responsables militaires, services de renseignement et réseaux régionaux pourraient tous peser sur l’issue d’une transition. La vraie bataille ne porte pas sur un fauteuil, mais sur le contrôle des nominations, des circuits financiers, des services de sécurité, et surtout de l’accès au chef de l’État.
Une vice-présidence créée, un dauphin introuvable
La réforme constitutionnelle d’avril 2026 a changé la donne. En rétablissant la fonction de vice-président, le Cameroun s’est doté d’un mécanisme permettant à une personnalité nommée par le chef de l’État d’achever son mandat en cas de vacance du pouvoir. Auparavant, c’était le président du Sénat qui assurait l’intérim, ouvrant la voie à une nouvelle présidentielle. Désormais, un vice-président pourrait s’installer jusqu’au terme du mandat en cours. Problème, en septembre, aucune personnalité n’avait encore été désignée, relevait une analyse du Carnegie Endowment. Et en avril, une fausse annonce présentant Franck Biya comme vice-président avait circulé sur les réseaux sociaux avant d’être démentie par l’AFP. Cet épisode révélait l’extrême sensibilité du sujet. Un poste existe, les prétendants supposés ne manquent pas, mais la décision appartient à un homme qui a fait de l’imprévisibilité l’un de ses instruments de domination les plus efficaces.
73 jours d’absence et la question du pouvoir réel
La longue absence de Paul Biya, 73 jours en Suisse entre juin et août 2026, a renforcé les interrogations sur la centralisation extrême du pouvoir. Son retour à Yaoundé le 20 août n’a pas dissipé toutes les incertitudes. Il serait hasardeux d’en tirer des conclusions médicales, mais leur portée politique est incontestable. Plus le président s’éloigne des affaires publiques, plus devient décisive la question de ceux qui administrent les dossiers, transmettent les arbitrages et interprètent ses orientations. Dans un système fortement personnalisé, les délégations de compétences deviennent des instruments de pouvoir concurrents. La succession commence bien avant le départ du chef, à travers la maîtrise des institutions, des signatures, des réseaux et de l’information.
N’Djamena retient son souffle
Les rivalités de Yaoundé ne concernent pas que les Camerounais. Le Cameroun est un carrefour économique et sécuritaire majeur pour l’Afrique centrale. Pour le Tchad, pays enclavé, l’enjeu est vital. Selon un rapport de la Banque mondiale de 2021, près de 80 % des importations tchadiennes transitent par le corridor Douala–N’Djamena. S’y ajoute l’oléoduc Tchad–Cameroun, long de 1 070 kilomètres, inauguré en juin 2004 par Paul Biya et Idriss Déby, qui achemine le pétrole du bassin de Doba jusqu’au terminal de Kribi. Le risque n’est pas abstrait. Les manifestations et opérations « villes mortes » après la présidentielle de 2025 ont déjà ralenti l’activité du port de Douala et perturbé les chaînes d’approvisionnement régionales, relève l’Institut d’études de sécurité dans une analyse de janvier 2026. Pour N’Djamena, même de courts retards se traduisent par des hausses de coûts logistiques et de prix. À cette menace économique s’ajoute la dimension sécuritaire. Une désorganisation durable de l’appareil sécuritaire camerounais compliquerait la coordination transfrontalière face aux groupes armés du bassin du lac Tchad. L’intérêt tchadien est donc clair. Préserver la stabilité de son principal voisin maritime, quels que soient les développements politiques à Yaoundé.
L’héritage impossible
Quarante-quatre ans après son accession, Paul Biya demeure l’arbitre central d’un système qui lui doit son architecture. Le régime vante la paix et la continuité, ses adversaires dénoncent l’immobilisme et l’absence d’alternance. Entre les deux, une réalité s’impose. Aucun pouvoir, aussi ancien soit-il, ne peut suspendre indéfiniment la question de sa succession. L’issue n’est pas nécessairement écrite entre Franck Biya et Ferdinand Ngoh Ngoh. La coalition des élites, le rôle des forces de sécurité, les équilibres régionaux, la légitimité constitutionnelle et la capacité de l’opposition à peser compteront autant que les ambitions individuelles. Le danger serait de réduire cette échéance à un règlement de comptes entre héritiers présumés, alors qu’elle engage l’avenir de près de trente millions de Camerounais et la stabilité d’une partie de l’Afrique centrale. Ce 6 novembre, les militants du RDPC célèbrent un président qui a traversé plus de quatre décennies sans quitter les commandes. Les prétendants observent, calculent, consolident leurs réseaux. Les voisins surveillent. Quant aux Camerounais, ils attendent toujours des réponses sur l’emploi, la sécurité, les libertés publiques et l’avenir des institutions. Le plus grand défi de Paul Biya n’est peut-être plus de conserver le pouvoir, il l’a suffisamment démontré. Il est désormais de laisser derrière lui un État capable de fonctionner sans lui. Car on peut gouverner pendant quarante-quatre ans. On ne peut pas gouverner éternellement.



