William Ruto, Félix Tshisekedi, João Lourenço, Bola Tinubu, Brice Clotaire Oligui Nguema. Cinq présidents, cinq agendas diplomatiques parmi les plus chargés du monde. Les chiffres donnent le vertige. Au Kenya, William Ruto a effectué 66 voyages internationaux en seulement deux ans, entre septembre 2022 et septembre 2024, selon un décompte publié par Citizen Digital. Au Nigeria, Bola Tinubu totalisait 52 déplacements à l’étranger depuis son arrivée au pouvoir en mai 2023, d’après un relevé de Daily Trust. En République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi aurait réalisé plus de 30 déplacements internationaux pendant la première année de son deuxième mandat, selon le média congolais UNE.CD. En Angola, João Lourenço comptabilisait 23 voyages officiels pour la seule année 2024, et 134 déplacements depuis son accession au pouvoir en septembre 2017, selon Novo Jornal. Quant au Gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema, il avait réalisé 36 voyages à l’étranger au cours des 18 premiers mois de la transition, un chiffre confirmé par les autorités gabonaises en mars 2025. New York aujourd’hui, Paris demain, Bruxelles après-demain, puis Addis-Abeba, Dubaï, Pékin ou Washington. Entre deux sommets sur le développement durable, une conférence sur la sécurité alimentaire et un forum consacré à l’investissement, les agendas présidentiels ressemblent parfois davantage aux tableaux d’affichage des aéroports internationaux qu’à des programmes de gouvernement.
Le développement, lui, reste au sol
Car si la croissance économique était proportionnelle au nombre de kilomètres parcourus par les présidents, plusieurs pays africains auraient certainement déjà rejoint le cercle des nations les plus prospères du monde. La réalité est tout autre. Dans bien des provinces africaines, les populations continuent d’attendre des routes praticables, des écoles fonctionnelles, des hôpitaux équipés et des perspectives économiques. Une route impraticable. Un dispensaire dépourvu de médicaments. Une école sans enseignants suffisants. Un agriculteur incapable d’écouler sa production. Une femme enceinte contrainte de parcourir de longues distances pour accéder à une maternité. Voilà des réalités qui se prêtent difficilement aux grandes formules diplomatiques, mais qui constituent pourtant le quotidien de millions de citoyens. Le paradoxe est saisissant. Un président peut connaître les couloirs des Nations unies, les salons diplomatiques de Bruxelles et les hôtels internationaux de Paris, sans nécessairement disposer d’une connaissance suffisamment approfondie des difficultés vécues dans certaines régions de son propre pays. Il peut prononcer un discours magistral sur la sécurité alimentaire devant des centaines de diplomates, tandis que des agriculteurs peinent à acheminer leurs récoltes vers les marchés. Il peut défendre avec éloquence l’accès universel à l’eau potable lors d’une conférence internationale, alors que des femmes et des enfants parcourent encore plusieurs kilomètres pour remplir quelques bidons.
Le piège du protocole
Il serait inexact d’affirmer que ces présidents ne visitent jamais les régions de leurs pays. William Ruto effectue des déplacements dans les comtés kényans. Félix Tshisekedi s’est rendu dans plusieurs provinces congolaises. João Lourenço parcourt différentes régions angolaises. Bola Tinubu visite plusieurs États fédérés. Brice Oligui Nguema a notamment parcouru les neuf provinces gabonaises au cours d’une tournée républicaine. Mais la véritable question n’est pas seulement de savoir si les présidents se déplacent à l’intérieur de leur pays. Elle est de savoir ce qu’ils y découvrent, ce qu’ils y comprennent et, surtout, ce qu’ils changent après leur passage. Car une visite présidentielle peut parfois se transformer en opération de communication soigneusement orchestrée. À l’annonce de l’arrivée du chef de l’État, les administrations locales s’activent. Les principales artères sont nettoyées, quelques façades retrouvent miraculeusement leurs couleurs, les banderoles apparaissent et les responsables préparent des discours rassurants. Le président arrive sous les applaudissements. Le gouverneur présente un bilan encourageant. Une infrastructure est inaugurée. Les caméras enregistrent l’événement. Puis le cortège repart, laissant derrière lui les photographies officielles et les promesses de lendemains meilleurs. Mais une fois les véhicules présidentiels éloignés, les difficultés reprennent parfois leur place. Les routes restent dégradées, les établissements scolaires continuent de manquer de moyens et les centres de santé attendent toujours les équipements nécessaires. Le protocole possède alors cet étrange pouvoir de faire momentanément disparaître les signes de la pauvreté sans faire disparaître la pauvreté elle-même.
Gouverner à distance, le grand défi
Derrière cette satire se cache une question centrale de gouvernance. Comment construire des politiques publiques efficaces lorsque les décideurs ne maîtrisent pas suffisamment les réalités profondes des populations auxquelles elles sont destinées ? Comment élaborer une politique agricole sans comprendre les contraintes foncières, climatiques et commerciales des producteurs ? Comment améliorer l’éducation sans connaître les raisons de l’abandon scolaire ou les difficultés d’affectation des enseignants ? Comment renforcer le système de santé sans mesurer les obstacles géographiques et financiers qui empêchent certaines communautés d’accéder aux soins ? Comment répondre aux aspirations des jeunes sans écouter leurs frustrations et leurs attentes ? Les statistiques sont indispensables, mais elles ne racontent pas tout. Un rapport ministériel peut mesurer le nombre d’établissements sanitaires construits sans révéler qu’une partie d’entre eux fonctionne difficilement, faute de personnel ou d’équipements. Un tableau de bord peut annoncer la réalisation de routes sans mesurer leur praticabilité pendant la saison des pluies. Connaître les chiffres de la pauvreté ne signifie pas nécessairement comprendre les mécanismes qui l’entretiennent. À cette distance entre gouvernants et gouvernés s’ajoute une autre difficulté, la tendance à importer des modèles de développement sans toujours les adapter suffisamment aux réalités nationales. À chaque conférence internationale, de nouveaux concepts viennent enrichir le vocabulaire gouvernemental. Croissance inclusive, transformation structurelle, résilience climatique, gouvernance intelligente, transition écologique, innovation numérique ou développement durable. Les expressions sont séduisantes et les ambitions souvent légitimes. Mais leur application exige une connaissance précise des territoires concernés.
Une politique agricole conçue pour de grandes exploitations mécanisées ne peut être transposée mécaniquement dans une région dominée par l’agriculture familiale. Un programme éducatif élaboré sans prendre en compte les réalités linguistiques, économiques et géographiques peut manquer ses objectifs. Une stratégie de développement régional pensée exclusivement depuis la capitale risque de négliger les besoins les plus urgents des communautés rurales. Le développement, après tout, n’est pas un logiciel que l’on télécharge à Washington pour l’installer automatiquement à Nairobi, Kinshasa, Luanda, Abuja ou Libreville. Encore faut-il qu’il soit compatible avec les réalités du terrain.
La diplomatie, oui, mais à quel prix ?
Il serait évidemment absurde de condamner les voyages présidentiels en bloc. La diplomatie constitue un outil indispensable de défense des intérêts nationaux. Les rencontres internationales permettent de négocier des financements, d’attirer des investissements, de renforcer des partenariats et de rechercher des solutions collectives aux crises sécuritaires, économiques ou climatiques. La véritable question concerne donc moins la fréquence des déplacements que leur pertinence, leur coût, leur préparation et leurs résultats. Un sommet international ne devrait pas être considéré comme une réussite simplement parce qu’un président y a prononcé un discours applaudi ou signé une déclaration d’intention. Combien de partenariats annoncés ont effectivement été mis en œuvre ? Combien d’investissements promis se sont matérialisés ? Combien d’emplois ont été créés ? Quels effets les accords conclus ont-ils produits sur les conditions de vie des populations ? La même exigence devrait s’appliquer aux tournées présidentielles dans les provinces. Chaque déplacement important devrait déboucher sur un suivi transparent des besoins identifiés, des décisions adoptées, des financements mobilisés et des réalisations obtenues. Le prestige d’une présidence ne se mesure pas au nombre de photographies prises avec les dirigeants étrangers, mais à la qualité des transformations obtenues au bénéfice des citoyens.
Et si le prochain sommet se tenait au village ?
Imaginons un instant qu’un grand sommet international consacré au développement rural africain se déroule dans un village particulièrement enclavé. Pour y parvenir, les délégations devraient emprunter une piste difficilement praticable. Les séances de travail se tiendraient dans une école mal équipée. Les connexions Internet seraient aléatoires et l’approvisionnement en eau constituerait déjà un défi logistique. Nul doute que les discussions sur les infrastructures, l’accès aux services publics et les inégalités territoriales prendraient une dimension autrement plus concrète. Les discours seraient peut-être moins interminables, les résolutions moins abstraites et les priorités plus immédiatement perceptibles. Cette proposition relève évidemment de la satire, mais elle renvoie à une nécessité sérieuse, replacer l’expérience quotidienne des citoyens au cœur de la décision publique. Des conseils des ministres décentralisés, des consultations citoyennes indépendantes, des visites de terrain moins protocolaires et des mécanismes publics de suivi des engagements pourraient contribuer à réduire la distance entre les centres du pouvoir et les territoires.
Entre deux avions, prenez donc la route
L’Afrique ne manque ni de conférences internationales, ni de stratégies de développement, ni de déclarations ambitieuses. Elle ne manque pas davantage de diagnostics sur ses défis économiques et sociaux. Mais le passage des engagements aux réalisations demeure l’une des grandes épreuves de l’action publique. Il serait simpliste d’attribuer les difficultés de développement du continent aux seuls déplacements internationaux de ses dirigeants. Les facteurs historiques, institutionnels, économiques, sécuritaires et climatiques jouent également un rôle déterminant. Toutefois, la déconnexion entre les décideurs et les réalités populaires peut aggraver ces difficultés en conduisant à des priorités mal définies, à des ressources mal orientées et à des politiques insuffisamment adaptées. À force de gouverner à travers des rapports administratifs, des présentations ministérielles et des conférences internationales, le risque est de finir par connaître parfaitement le discours sur le développement tout en maîtrisant imparfaitement les conditions concrètes de sa réalisation. L’Afrique n’a donc pas besoin de présidents qui cessent de voyager. Elle a besoin de présidents qui sachent pourquoi ils voyagent, pour qui ils voyagent et ce qu’ils rapportent à ceux qui ne voyagent jamais. Alors, messieurs les présidents, continuez à défendre vos nations à New York, Paris, Bruxelles, Washington ou Pékin. Continuez à négocier les partenariats nécessaires et à porter la voix de l’Afrique dans les grandes enceintes internationales. Mais entre deux sommets, deux conférences et trois photographies officielles, prenez aussi le temps de parcourir vos provinces, de rencontrer les citoyens hors des cérémonies soigneusement organisées et de comprendre les difficultés qu’aucun discours diplomatique ne saurait entièrement décrire. Car, finalement, à quoi bon faire trois fois le tour du monde si l’on peine à faire le tour des problèmes de son propre pays ? Les présidents peuvent continuer à prendre de l’altitude. Mais le développement, lui, ne décollera durablement que lorsque les politiques publiques seront profondément ancrées dans les réalités vécues par les populations. Et pour cela, nul besoin de billet en première classe. Il suffit parfois d’emprunter cette route poussiéreuse qui mène au village, là où le goudron s’arrête, où les caméras se font rares et où commencent les véritables urgences du pays.



