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Exploitation sexuelle des mineures : et si le ministère de la Femme était le premier maillon de la chaîne du silence ?

Dans la capitale tchadienne, la vie nocturne explose. Les adolescents sont de plus en plus nombreux dans les bars et les salons de chicha. Des mineures y sont exposées à l’exploitation sexuelle. Les autorités peinent à mesurer l’ampleur du phénomène.

Les motos s’agglutinent devant les établissements. La musique couvre les conversations. L’alcool circule. Et parmi les clients, des mineurs. Elles ont 14, 15, 16 ans. Dans le 7ᵉ arrondissement, Chagoua est devenu le symbole d’une vie nocturne en pleine expansion. Bars, caves, salons de chicha : l’offre de divertissement explose. Les alertes aussi. En 2025, plusieurs médias tchadiens documentent la présence de mineurs dans ces lieux. La mairie de N’Djamena rappelle l’interdiction des salons publics de chicha. En août 2025, une opération dans le 7ᵉ arrondissement conduit à la saisie de nombreux équipements. Quelques mois plus tard, la question demeure : que deviennent les adolescents retrouvés dans ces espaces ?

Derrière la consommation, l’exploitation

La consommation de substances n’est qu’une partie du problème. Une autre réalité, plus difficile à quantifier, concerne l’exploitation sexuelle des mineures. En décembre 2025, une enquête publiée par un média local remet la question au premier plan. Elle rapporte la présence de jeunes filles, parfois âgées de 14 à 16 ans, dans plusieurs secteurs de la capitale : Chagoua, Kabalaye, Abena, Diguel. Un témoignage particulièrement révélateur : une adolescente explique avoir voulu poursuivre sa scolarité avant de se retrouver sans logement ni ressources. Derrière cette trajectoire, une mécanique connue des travailleurs sociaux. Lorsqu’une adolescente perd simultanément son environnement familial, sa scolarité et ses moyens de subsistance, elle devient vulnérable aux différentes formes d’exploitation. La prostitution n’est alors plus nécessairement le point de départ. Elle peut devenir l’aboutissement d’une succession de ruptures.

Pauvreté, déscolarisation : la première ligne de fracture

Au Tchad, la vulnérabilité des enfants ne peut être dissociée de la situation économique et sociale. L’UNICEF identifie la pauvreté comme l’un des principaux facteurs de vulnérabilité des enfants et des femmes. L’organisation cite également la non-scolarisation, la déscolarisation, les violences, les abus et les exploitations parmi les grands enjeux de protection de l’enfance. Le système éducatif lui-même demeure confronté à des difficultés considérables. Selon l’UNICEF, près de trois millions d’enfants au Tchad ne seraient pas scolarisés. Pour une adolescente issue d’une famille pauvre, la rupture scolaire peut constituer un tournant. L’école disparaît. Les perspectives d’avenir se réduisent. Les besoins économiques demeurent. La rue devient parfois le nouvel espace social. C’est dans cette brèche qu’apparaissent les recruteurs, les intermédiaires ou les adultes proposant de l’argent, un emploi, un logement ou des cadeaux.

Le téléphone portable, nouveau terrain de recrutement

Le phénomène ne se limite plus aux rues de N’Djamena. Il peut commencer sur un écran. Facebook. WhatsApp. TikTok. Messenger. Une demande d’amitié. Une conversation. Une proposition. Un rendez-vous. Une promesse d’emploi. Un transfert d’argent. Les mécanismes de recrutement et d’exploitation peuvent désormais commencer à distance. Le rapport du Département d’État américain consacré à la traite des personnes au Tchad souligne notamment la vulnérabilité des personnes pauvres et l’utilisation possible des réseaux sociaux pour attirer ou recruter des personnes susceptibles d’être exploitées. La technologie n’a pas créé le phénomène. Elle lui a donné un nouvel espace de rencontre entre vulnérabilité et exploitation.

Alcool, chicha, drogues : des signaux, pas des preuves

Il serait dangereux d’établir un lien automatique entre consommation et prostitution. Une adolescente qui boit de l’alcool n’est pas nécessairement prostituée. Une jeune fille qui fume la chicha n’est pas nécessairement victime d’exploitation. Mais ces pratiques constituent des signaux qui peuvent révéler une vulnérabilité plus large lorsqu’elles s’accompagnent de déscolarisation, de précarité, de rupture familiale ou de fréquentation d’adultes exploitants. En 2024, des médias locaux alertaient déjà sur la progression de la consommation de chicha chez les femmes et les jeunes filles à N’Djamena. En 2025, ils rapportaient également la présence d’élèves en uniforme dans des bars de la capitale. Ces faits ne constituent pas une preuve d’un phénomène généralisé. Ils montrent cependant que la consommation précoce d’alcool et de produits du tabac est suffisamment visible pour susciter des alertes publiques.

Quand l’enfant devient une source de revenus

La question de la prostitution des mineures doit être posée avec un vocabulaire précis. Une fille de 16 ans ne devrait pas être présentée comme une simple « travailleuse du sexe ». Lorsqu’un adulte exploite sexuellement une mineure, le problème relève de la protection de l’enfance et de la lutte contre l’exploitation. La responsabilité ne doit donc pas être renvoyée uniquement vers l’adolescente. Qui lui a proposé cette activité ? Qui lui a présenté les clients ? Qui tire financièrement profit de la situation ? Qui lui fournit un logement ? Qui la transporte ? Qui organise les rendez-vous ? Et surtout : combien d’adultes ont-ils déjà été poursuivis pour avoir exploité des mineures dans la capitale ? Ces questions restent largement ouvertes.

Le ministère de la Femme face à une réalité difficile à mesurer

Le ministère de la Femme et de la Petite Enfance est chargé d’une partie essentielle de la politique nationale de protection des enfants. Contrairement à une accusation simpliste d’« inaction », les données disponibles montrent que le ministère mène effectivement des actions. Il revendique des interventions en faveur des enfants vulnérables et des dispositifs de protection de l’enfance. L’UNICEF souligne également qu’en 2023, le Tchad a adopté une première Politique nationale de protection de l’enfance accompagnée d’un plan d’action budgétisé et qu’un mécanisme harmonisé de gestion des cas d’enfants victimes de violences, d’abus et d’exploitation a été mis en place. Le problème est donc ailleurs. Entre les dispositifs annoncés et la réalité observée sur le terrain, quelle est l’efficacité réelle de la protection ?

Une base de données annoncée, des chiffres toujours attendus

C’est probablement l’une des questions les plus importantes. En décembre 2025, un responsable du ministère évoquait la préparation d’une base de données destinée à mieux connaître le phénomène de la prostitution dans la capitale. Le même responsable reconnaissait la difficulté d’établir le nombre exact de mineures concernées. Neuf mois plus tard, la question est légitime : cette base de données existe-t-elle aujourd’hui ? Si oui, combien de mineures ont été identifiées ? Dans quels quartiers ? Quel est leur âge ? Combien étaient déscolarisées ? Combien ont été prises en charge ? Combien ont retrouvé leur famille ? Combien ont repris l’école ? Combien de dossiers ont été transmis à la justice ? Combien d’adultes ont été poursuivis ? Ces données permettraient enfin de passer du constat à la mesure.

Une politique de protection ne peut pas s’arrêter à la fermeture d’un bar

Fermer un salon de chicha est une mesure. Saisir du matériel est une mesure. Arrêter un trafiquant est une mesure. Mais lorsqu’une adolescente est retrouvée dans l’un de ces lieux, la question ne peut pas s’arrêter à la fermeture de l’établissement. Que devient-elle ensuite ? Est-elle reconduite chez ses parents ? Que se passe-t-il si elle a fui un environnement violent ? Est-elle scolarisée ? Est-elle accompagnée psychologiquement ? Est-elle dépendante à une substance ? Est-elle victime d’exploitation ? Existe-t-il un lieu sûr où elle peut être accueillie ? C’est toute la différence entre une politique de contrôle et une véritable politique de protection.

L’école, première barrière contre la vulnérabilité

La lutte contre l’exploitation des adolescentes ne se gagnera pas uniquement dans les bars ou devant les tribunaux. Elle se joue aussi dans les salles de classe. En août 2026, l’UNICEF indiquait que le gouvernement tchadien, avec ses partenaires, mettait en œuvre un programme destiné à soutenir 25 000 filles vulnérables dans 318 écoles, avec des transferts financiers destinés à réduire les obstacles économiques à leur scolarisation afin de permettre aux filles de rester à l’école. Plus une adolescente reste longtemps dans le système éducatif, plus elle conserve des perspectives alternatives à la rue et à la précarité. La prévention de l’exploitation sexuelle commence donc aussi par une politique éducative.

Que faire des filles qui sont déjà sorties du système ?

C’est probablement le défi le plus difficile. Une adolescente qui a déjà quitté l’école ne peut pas toujours y retourner simplement. Une jeune fille qui a été exploitée peut avoir besoin d’un accompagnement psychologique. Une autre peut avoir besoin d’un hébergement. Une autre encore d’une formation professionnelle. Certaines devront être protégées contre les personnes qui les exploitaient. La réponse doit donc être individualisée. Protéger. Soigner. Former. Réinsérer. Et, lorsque des infractions ont été commises, poursuivre les responsables.

Le 116 : encore faut-il que les enfants le connaissent

Le ministère de la Femme et de la Petite Enfance met à disposition un numéro de signalement consacré aux situations de protection de l’enfant. Mais un dispositif de signalement n’est réellement efficace que si les enfants, les familles, les enseignants, les voisins et les professionnels savent qu’il existe. La sensibilisation doit donc être permanente. Dans les écoles. Dans les quartiers. Sur les réseaux sociaux. Dans les centres de santé. Dans les commissariats. Et jusque dans les lieux de divertissement.

Sortir du moralisme

Il serait facile de montrer du doigt ces adolescentes. De parler de « dérive ». De dénoncer une jeunesse « perdue ». De condamner leurs comportements. Ce serait pourtant passer à côté du problème. Car une adolescente de 16 ans qui se retrouve dans un environnement d’exploitation sexuelle n’est pas uniquement une adolescente qui a pris une mauvaise décision. Elle peut être une enfant pauvre. Une enfant déscolarisée. Une enfant abandonnée. Une enfant victime de violences. Une enfant manipulée. Une enfant recrutée sur Internet. Ou une enfant simplement à la recherche d’un moyen de survivre. La question fondamentale n’est donc pas seulement : pourquoi ces filles sont-elles là ? Elle est aussi : qui les y conduit ? Qui profite de leur vulnérabilité ? Et qui est chargé de les protéger ?

L’urgence d’une réponse coordonnée

La réponse ne peut pas reposer sur un seul ministère. Elle doit associer la Femme et la Petite Enfance, l’Éducation, la Santé, la Justice, la Sécurité, les collectivités locales, les associations et les organisations internationales. Il faut d’abord connaître le phénomène. Puis identifier les victimes. Protéger les mineures. Poursuivre les exploiteurs. Prévenir les recrutements en ligne. Maintenir les filles à l’école. Et offrir une véritable seconde chance à celles qui ont déjà basculé.

N’Djamena face à son miroir

La nuit continuera de tomber sur N’Djamena. Les bars continueront probablement d’ouvrir. Les jeunes continueront de chercher des espaces pour se divertir. La ville continuera de grandir. Mais derrière cette modernisation urbaine se trouve une question que les autorités ne peuvent plus éviter. Combien d’adolescentes sont aujourd’hui exposées à l’exploitation sexuelle ? Personne ne semble encore pouvoir donner un chiffre précis. C’est précisément ce qui rend le phénomène inquiétant. Car lorsqu’un problème n’est pas suffisamment mesuré, il devient difficile de savoir s’il progresse, recule ou change simplement de forme. Et pendant que les statistiques manquent, certaines adolescentes continuent de grandir entre la rue, les bars, les réseaux sociaux et la précarité. À 16 ou 17 ans, elles devraient être en classe, en formation, auprès de leur famille ou en train de préparer leur avenir. Pas à vendre leur vulnérabilité pour survivre. La question n’est donc plus de savoir si N’Djamena est confrontée à un problème. Les différents signalements montrent qu’il existe suffisamment d’indices pour justifier une enquête approfondie. La véritable question est désormais : N’Djamena saura-t-elle protéger ses filles avant que la nuit ne leur vole définitivement leur avenir ?

 

 

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