Dans un message publié sur sa page Facebook le mercredi 29 avril, depuis sa « cellule 235 », l’ancien Premier ministre de transition Succès Masra a surpris son monde. Connu pour son jusqu’au-boutisme et ses diatribes enflammées contre le régime, le leader politique a non seulement présenté sans l’écrire clairement ses excuses au Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno, mais il a aussi proposé sept solutions pour « renforcer les fondations d’un Tchad uni ». Un virage à 180 degrés que ses partisans peinent à justifier, mais que certains observateurs, eux, n’avaient pas vu venir…
C’est une publication qui a tout l’effet d’une petite bombe, en cette fin avril. Depuis sa cellule, où il est retenu depuis un an, Succès Masra, le leader des Transformateurs, s’est adressé directement au Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno. Loin des diatribes radicales qui ont fait sa marque de fabrique, l’ancien chef du gouvernement de la transition a choisi la voie de l’humilité et du mea culpa. « J’ai demandé d’aller respectueusement dire au Maréchal Président de la République ma disponibilité renouvelée à travailler avec lui », écrit celui qui fut, il y a encore peu de temps, le cauchemar du pouvoir. Pire, pour celles et ceux qui l’ont soutenu dans la rue, il plaide pour un « gouvernement d’unité doublement paritaire » (50% chrétiens, 50% musulmans, et autant d’hommes que de femmes). Une main tendue qui laisse pantois dans les rangs de l’opposition, mais qui, pour des spécialistes chevronnés de la politique tchadienne, n’est qu’une simple confirmation.
Un « spectaculaire revirement » … mais pas pour tous
« Franchement, je suis choqué. Lui qui nous disait qu’il fallait résister, qu’il ne s’inclinerait jamais devant l’injustice… Aujourd’hui, il demande pardon et propose de partager le gâteau avec le régime. C’est une trahison », fulmine Hamid, un militant rencontré dans le quartier Abéna. Cet habitant de la capitale incarne la déception de la base radicale. « Succès Masra est un égoïste. Il nous a empêchés d’aller aux élections sous un fallacieux prétexte. Résultat : aujourd’hui, toutes les institutions sont aux mains du parti au pouvoir. Qu’il ne nous embrouille plus, on est fatigués de son affaire », ajoute-t-il, amer. Pourtant, à l’autre bout de la capitale, d’autres voix s’élèvent pour saluer le geste. « Il a compris que le Tchad a besoin de tous ses fils, même derrière les barreaux. C’est un message d’apaisement et de sagesse », tempère Fatimé, une commerçante du septième arrondissement, résumant l’état d’esprit de ceux qui voient dans cette lettre une tentative louable de désamorcer les tensions.
Mais pour un observateur averti de la scène politique tchadienne, qui a requis l’anonymat, cette prise de position n’a rien d’une surprise. « Succès Masra, avant son interpellation, avait déjà ‘dealé’ avec le régime. Changeant de discours, il avait obtenu le poste de Premier ministre de la transition. Ce poste, il ne l’a occupé que quelques mois avant d’être remplacé par celui que le président appelle affectueusement le ‘fidèle des fidèles’ : l’Ambassadeur Allah-Maye Halina. Aujourd’hui, il revient à la charge. Ce n’est pas un revirement idéologique, c’est une stratégie de survie politique », analyse-t-il avec emphase.
Les sept solutions d’un « ennemi » devenu partenaire
Dans son long message écrit depuis sa cellule 235, Succès Masra détaille un programme qu’il sait consensuel. Parmi les sept solutions phares, on retrouve : Un gouvernement de double parité (50/50 religieux et hommes/femmes) pour refléter la diversité tchadienne. La généralisation des contrats de performance pour tous les responsables publics. La création d’un observatoire indépendant de la diversité et de la juste représentativité. L’élection des gouverneurs au suffrage universel direct. Un ticket présidentiel de diversité (Président et Vice-président élus ensemble). Une journée nationale de l’unité et de la réconciliation, adossée à un mécanisme Vérité-Justice. Un service militaire ou civique obligatoire d’un an pour les 18-25 ans. Ce faisant, l’opposant embrasse un discours très proche de celui des autorités actuelles : lutte contre l’exclusion, refondation de l’État, et brassage des communautés. Du « transformer le Tchad » des manifestes passés, on glisse vers un programme de gestion apaisée du pouvoir.
Un seul projet : le retour à la Primature ?
Au-delà du pardon et des grandes déclarations d’intention, les analystes politiques sont unanimes. Ce message ne vise qu’un objectif concret. « Toute cette rhétorique, ces propositions, ces excuses, ne servent qu’un seul projet soigneusement pensé : celui de revenir à la Primature en tant que Chef du Gouvernement », décrypte un professeur de sciences politiques à l’Université de N’Djamena. Reste une inconnue de taille : le Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno, qui contrôle désormais solidement l’appareil d’État avec son « fidèle des fidèles » à la tête du gouvernement, accordera-t-il une oreille attentive à ce pardon ? L’homme fort de N’Djamena a déjà prouvé par le passé qu’il savait utiliser les figures de l’opposition pour mieux les neutraliser. La balle est dans son camp, et la réponse déterminera si ce « revirement » ouvre une nouvelle page de la vie politique tchadienne… ou s’il s’agit simplement d’une tentative désespérée de sortir de la cellule 235.
Tchad24