A Paris, les représentants des autorités tchadiennes et du patronat français se sont retrouvés autour d’un objectif commun redonner une consistance économique à une relation bilatérale profondément ébranlée par la rupture militaire de novembre 2024. Organisé conjointement par le MEDEF et la République du Tchad, le forum d’affaires France-Tchad a mobilisé des entreprises, des investisseurs, des responsables publics et des partenaires au développement autour des opportunités offertes par le Plan national de développement « Tchad Connexion 2030. L’initiative intervient après une séquence de près de deux ans durant laquelle la relation entre Paris et N’Djamena a connu l’une de ses plus importantes reconfigurations depuis les indépendances. Le 28 novembre 2024, les autorités tchadiennes annonçaient la dénonciation de l’accord de coopération militaire avec la France, signé en 1976. Le 31 janvier 2025, la rétrocession de la base Adji Kosseï à N’Djamena consacrait le départ des derniers militaires français et la fin d’une présence permanente vieille de plusieurs décennies. Pour Paris, le symbole était considérable. Pour N’Djamena, il s’agissait d’affirmer une nouvelle orientation de sa politique extérieure. Mais contrairement à une rupture totale, le président Mahamat Idriss Déby Itno avait précisé que son pays ne cherchait pas à remplacer une puissance par une autre et souhaitait maintenir des relations avec la France dans d’autres domaines. C’est précisément dans cet espace que s’inscrit aujourd’hui l’offensive économique française.
De la puissance militaire à la diplomatie des investissements
Pendant des décennies, le Tchad a constitué un pilier du dispositif militaire français au Sahel et en Afrique centrale. Sa position géographique, à proximité de la Libye, du Soudan, du Niger et du bassin du lac Tchad, lui conférait une importance stratégique majeure. La perte de cet ancrage a contraint Paris à repenser les instruments de sa présence. Cette évolution s’inscrit dans une réflexion plus large sur le modèle français en Afrique. En mars 2025, dans une réponse officielle publiée par le Sénat français, le ministère des Affaires étrangères expliquait que la reconfiguration militaire engagée depuis plusieurs années devait conduire à redéfinir les formes de coopération dans un esprit de co-construction et de prise en compte des attentes des partenaires africains. Au Tchad, cette nouvelle grammaire semble désormais privilégier les investissements, les infrastructures, l’énergie, l’agro-industrie et la formation.
Le forum de Paris matérialise cette orientation. Selon les informations communiquées par les autorités tchadiennes, plusieurs accords et protocoles ont été conclus, notamment avec Ceva Santé Animale et le Groupe Kibervet dans le domaine de la santé animale, Ellipse Projects SAS pour des infrastructures sanitaires, ainsi qu’Africa Global Logistics autour du projet de port sec de Toukra. Le ministre tchadien du Commerce et de l’Industrie, Dr Mathieu Guibolo Fanga, a d’ailleurs insisté sur la nécessité de faire passer la relation économique des intentions aux investissements, aux unités de production, aux compétences et aux emplois. La portée de cette déclaration est essentielle ; elle traduit une exigence de résultats plutôt qu’une simple restauration des symboles diplomatiques.
Le Tchad, une exception dans le nouveau paysage sahélien ?
La trajectoire tchadienne contraste avec celle du Mali, du Burkina Faso et du Niger, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel. Depuis les ruptures politiques et militaires intervenues entre 2022 et 2023, ces trois pays ont engagé une remise en cause beaucoup plus globale de leurs relations avec la France. Le retrait des forces françaises s’est accompagné d’une réorientation diplomatique, d’un rapprochement sécuritaire avec la Russie et d’une volonté de construire des mécanismes régionaux autonomes. Leur retrait de la CEDEAO, devenu effectif en janvier 2025, a également matérialisé une recomposition institutionnelle majeure en Afrique de l’Ouest. L’AES cherche désormais à consolider ses propres instruments de coopération, notamment dans les domaines de la défense, de la coordination politique et du financement du développement. Cette orientation est analysée par les chercheurs Romane Dideberg et Paul Melly, de Chatham House, comme une reconfiguration qui traduit à la fois une affirmation de souveraineté et des risques de fragmentation de la coopération régionale. Les deux chercheurs soulignent notamment l’interdépendance persistante des enjeux sécuritaires entre les pays de l’AES et leurs voisins.
Le Tchad emprunte une voie différente.
Sans appartenir à l’AES, N’Djamena a également mis fin à sa coopération militaire conventionnelle avec Paris. Mais il n’a pas fait de la rupture diplomatique avec la France le principe directeur de sa politique étrangère. Le rapprochement engagé en 2026, notamment après la rencontre entre Emmanuel Macron et Mahamat Idriss Déby à Paris le 29 janvier, traduit cette volonté de dissocier la souveraineté militaire de la coopération économique. Il s’agit moins d’un retour à l’ancienne relation que d’une tentative de construire un partenariat à géométrie variable ; coopération lorsque les intérêts convergent, autonomie lorsque les choix nationaux l’exigent.
La souveraineté retrouvée est-elle synonyme d’autonomie réelle ?
Cette question dépasse le seul cas tchadien. Dans une analyse publiée en février 2026 par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), le chercheur associé Francis Laloupo invite à distinguer la revendication politique de souveraineté de sa consolidation effective. À propos du Mali et du Sahel central, il relève que le retrait français ne suffit pas, à lui seul, à garantir une autonomie consolidée, dans un contexte marqué par la persistance de l’insécurité, les dépendances structurelles et la recomposition des alliances extérieures. Cette lecture offre un éclairage utile sur les choix tchadiens. La rupture militaire avec Paris ne règle ni les besoins en équipements, ni les difficultés de financement, ni les vulnérabilités économiques et sécuritaires du pays. Le Tchad demeure confronté aux conséquences de la guerre au Soudan, aux menaces de Boko Haram et aux instabilités des espaces libyen et nigérien. Il doit donc composer avec plusieurs partenaires, sans que la diversification ne se transforme en multiplication de nouvelles dépendances. La différence entre la stratégie tchadienne et celle de l’AES ne réside ainsi pas nécessairement dans la finalité revendiquée, la souveraineté, mais dans les instruments mobilisés pour y parvenir. Là où les trois pays sahéliens ont privilégié une rupture institutionnelle et sécuritaire accompagnée d’une réorientation géopolitique affirmée, N’Djamena semble privilégier une autonomie négociée, articulant diversification des alliances et maintien de canaux de coopération avec Paris.
La France face à la concurrence des nouvelles puissances
Le repositionnement français se déroule dans un environnement africain profondément transformé. La Chine a consolidé sa présence dans les infrastructures, les ressources naturelles et les financements. La Turquie a développé ses relations commerciales et militaires sur le continent. Les Émirats arabes unis ont accru leur engagement financier et stratégique dans plusieurs espaces africains. Au Tchad, cette diversification est particulièrement visible dans les relations avec Abu Dhabi et Ankara. Les financements émiratis rapportés pour 2023-2024, évalués à environ 700 millions de dollars, illustrent le poids de ces nouveaux partenaires dans les équilibres de N’Djamena. Mais ces relations comportent également leurs propres incertitudes. La guerre au Soudan, les rivalités régionales et les intérêts divergents des puissances extérieures rendent les alliances particulièrement évolutives. Dans ce contexte, la France ne revient pas sur un terrain qui lui serait réservé. Elle doit désormais convaincre face à des acteurs qui proposent d’autres modèles de financement, d’équipement et de coopération. Sa capacité à retrouver une influence dépendra donc moins de son héritage historique que de la compétitivité de ses offres et de la confiance qu’elle saura reconstruire.
Tchad Connexion 2030 : le véritable terrain de la recomposition
L’ambition économique tchadienne offre à cette nouvelle relation un cadre concret. Présenté en novembre 2025 à Abu Dhabi, le Plan national de développement Tchad Connexion 2030 prévoit 268 projets pour un volume d’investissements estimé à 30 milliards de dollars. Il vise notamment une progression de 60 % du PIB et une réduction de la pauvreté à l’horizon 2030. Les besoins sont considérables : électrification, infrastructures de transport, transformation agroalimentaire, valorisation des ressources minières, accès à l’eau et développement du numérique. Pour les entreprises françaises, ces secteurs constituent des perspectives d’investissement. Pour le gouvernement tchadien, ils représentent surtout des leviers de transformation structurelle. La question fondamentale est donc celle de la répartition de la valeur créée. Les projets permettront-ils de renforcer le tissu entrepreneurial national ? Favoriseront-ils la sous-traitance locale, le transfert de technologies et la formation des jeunes ? Les investissements contribueront-ils à réduire les importations et à développer des filières industrielles tchadiennes ? Ces interrogations sont d’autant plus importantes que la coopération économique ne peut durablement se substituer à la coopération militaire que si elle apporte des bénéfices tangibles aux deux sociétés.
Une nouvelle relation à construire, et non une influence à restaurer mécaniquement
Le forum du 25 septembre 2026 marque indéniablement une nouvelle étape dans les relations entre Paris et N’Djamena. Il confirme que la rupture militaire n’a pas entraîné la disparition des intérêts communs et que les deux capitales disposent encore de marges importantes pour approfondir leur coopération. Mais il serait prématuré d’y voir une restauration de l’influence française dans ses dimensions antérieures. La France doit désormais composer avec un Tchad qui revendique sa liberté de décision, une Afrique sahélienne traversée par des recompositions géopolitiques profondes et une concurrence internationale accrue. Pour N’Djamena, l’enjeu consiste à transformer cette compétition entre partenaires en opportunités de développement, sans renoncer à la maîtrise de ses choix stratégiques. Pour Paris, il s’agit de démontrer que son engagement économique peut être crédible indépendamment de son ancienne présence militaire. Au fond, la véritable question n’est peut-être plus de savoir si la France peut revenir au Tchad, mais à quelles conditions le Tchad acceptera de construire avec elle. Et dans cette nouvelle équation, l’influence ne se mesurera plus au nombre de soldats stationnés, mais à la capacité de produire des investissements utiles, des emplois, des compétences et une valeur ajoutée durable pour l’économie tchadienne.


