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: Tchad-Éducation : « Mon seul message : l’enfant au centre de l’apprentissage, l’enfant au centre des réformes, l’enfant au centre des initiatives, l’enfant au centre de tout », Aloka Andakeizou

Lunus Fogap Mis à jour le

M. Aloka Andakeizou, Président du Conseil d'Administration du Centre de Récupération scolaire et Lycée "La Génération des Élites

INTERVIEW

Monsieur, les enseignants commémorent leur journée ce 5 octobre, dans un contexte marqué par des tensions entre le gouvernement et les enseignants. Quelle est votre perception ?

« C’est une situation très préoccupante face au risque et au danger qu’encourent nos enfants et le système éducatif tchadien. Je suis inspecteur, enseignant de CEG, proviseur de CEG, j’ai exercé à la Direction des Ressources du Ministère pendant 12 ans et je suis administrateur de formation. Dans ma formation, on m’a appris que quand il y a un acte administratif, c’est un acte d’application. Le décret signé par le Président de la République doit s’appliquer comme tel. Le gouvernement devait simplement traduire en acte la volonté du Chef de l’État conformément à l’action 30 du chantier 4 qui dit qu’il faut revaloriser le métier de l’enseignant. Je n’ai pas compris pourquoi cette tension a été créée. Administrativement, on ne peut pas faire appliquer un décret par un accord ou par un arrêté. Le Ministère des Finances devait programmer comment échelonner et respecter l’acte. Si l’acte ne peut pas être pris en charge, les raisons devaient être claires et expliquées aux enseignants pour qu’ils patientent. On aurait dû dire : la solvabilité n’y est pas, le trésor public est en difficulté, nous allons appliquer de telle manière. Mais quand on se retrouve pour signer un accord, un accord ne supplante pas un décret. C’est un problème qui émane d’une mésentente entre deux groupes, alors que le principe juridique voulait que le décret s’applique. S’il y a des justificatifs pour sa non-applicabilité, on ne devait pas faire subir cela aux enfants. Aujourd’hui les enseignants sont mécontents, ils menacent d’aller en grève et c’est ça la véritable cause de la baisse de niveau au Tchad. »

Le ministère a annoncé l’application du bilinguisme au CP1. Vous avez lancé une alerte. Pourquoi ? Quel est le danger?

« Quand j’ai appris cette nouvelle par une circulaire, on nous a dit qu’il y aura deux enseignants qui vont intervenir : l’enseignant de français le matin à partir de 8h pendant trois heures, et celui d’arabe à partir de 11h jusqu’à la fin de la journée. Je me suis dit : est-ce que réellement ceux qui ont fait cette proposition sont des professionnels de l’éducation ? Est-ce qu’ils ont appris la pédagogie ? Personne n’accepterait qu’un enfant de 6 ans puisse être enseigné dans deux langues en même temps. Même à la maison, on consolide d’abord une langue avant d’en ajouter une autre. Cette mesure a plusieurs conséquences. L’alphabet latin s’écrit de gauche à droite, l’alphabet arabe de la droite vers la gauche. On met l’enfant dans une confusion. On prépare l’échec. Je suis pédagogue de formation. Pour que l’enfant apprenne, il faut d’abord consolider une langue. Même les recommandations de l’UNESCO le précisent. L’enfant au CP1 devait d’abord apprendre le français et arrivé à un certain niveau, on peut lui enseigner l’arabe. J’ai enseigné au CP1. Pour qu’un enfant apprenne la lettre A, il faut une semaine. Aujourd’hui on nous demande d’enseigner par jour : arabe, français, lecture, écriture, calcul. Au moins six leçons par jour réduites à trois heures. Au moment où on avait cinq heures, on n’y arrivait pas. Quel résultat peut-on espérer avec trois heures ? Les deux systèmes phonologiques et graphiques viennent surcharger les capacités d’attention et de mémorisation de l’enfant au moment où il construit ses premiers pas. Et il y a la dimension psychologique : l’enfant de 6 ans a peur d’un nouveau visage. Il faut du temps pour qu’il s’habitue à son maître, on lui donne parfois des bonbons. Et vous lui introduisez une autre personne. Qui est le titulaire de la classe ? Comment on va évaluer cet enfant ? Le bilinguisme intégral est constitutionnel, nous sommes d’accord. Mais comment l’appliquer ? On a besoin de techniciens de terrain. Cette mesure est plus dangereuse qu’avantageuse. »

Faut-il surseoir totalement au bilinguisme ou l’introduire autrement ?

« Le bilinguisme doit s’appliquer, même si c’est cette année. Mais pas au CP1. Je propose qu’on l’introduise au CE1. Au CE1, les enfants savent déjà parler et lire en français. On réserve une heure, au plus 30 minutes, pour l’apprentissage de la langue arabe. On n’apprend pas l’arabe en calcul directement. Il faut que l’enfant sache lire en arabe d’abord. Pédagogiquement et psychologiquement, on ne peut pas apprendre pendant une heure à un enfant qui n’a pas encore la capacité de rétention. Soit on est dans le folklore politique, soit si nous voulons un résultat, on doit revoir les choses. »

Le gouvernement a-t-il fait une étude de faisabilité ?

« Au Tchad, on est habitué à prendre des mesures sans étude de faisabilité. C’est ça le problème. On pouvait choisir une école pilote. L’École Normale elle-même a une école d’application. On pouvait essayer cette stratégie là-bas. J’ai appris l’arabe moi-même en andragogie. J’ai quitté mon bureau à 15h30 pour aller au centre. Le professeur d’arabe copiait un texte au tableau. Je lui ai dit : je suis venu pour apprendre, pas pour copier. Nous étions une vingtaine, tout le monde a démissionné. Le monsieur s’est retrouvé avec deux ou trois personnes qui connaissaient déjà l’arabe. Nous qui étions au niveau zéro, on n’a pas pu supporter. C’est cette stratégie qu’on veut appliquer, mais ça ne marche pas. L’apprentissage d’une langue respecte des normes pédagogiques et psychologiques. »

Quel modèle proposez-vous à défaut de concertation nationale ?

« Si je dois proposer au gouvernement comment introduire le bilinguisme, je dirais qu’on commence au CE1 avec 30 minutes, puisque c’est le niveau zéro. Prendre l’alphabet, la lettre Alif. Ça va prendre une semaine pour que les enfants maîtrisent Alif : comment on écrit Alif au milieu, au début, à la fin des mots. On prend les alphabets au fur et à mesure. Les enfants de CE1 pourront rapidement apprendre en 30 minutes. La première année, la deuxième année, ils vont apprendre correctement à lire en arabe. À ce moment-là, on peut introduire la leçon de calcul en arabe. La pédagogie exige que l’enfant apprenne d’abord la langue avant de l’élargir. »

L’interdiction des transferts en classe d’examen est justifiée par la lutte contre la fraude. Vous y voyez une atteinte aux droits de l’enfant. Pourquoi ?

« Nous comprenons que l’objectif de régulariser et de lutter contre la fraude est légitime. Mais il y a un problème juridique : le droit de l’enfant, le droit des parents à choisir une éducation de qualité est inscrit dans notre Constitution. Ce n’est pas une circulaire qui peut abroger la Constitution. Une telle mesure revient à sanctionner l’élève pour des pratiques frauduleuses dont il n’est pas responsable. La responsabilité incombe à certains établissements. Nous avons le Conseil d’orientation qui va du CPE jusqu’en Terminale. Si l’enfant change d’établissement et que les PV sont transmis, nous avons un moyen de contrôle. L’inspection et l’académie ont tous les PV. On devrait encadrer la mesure : exiger un certificat de résidence, vérifier sur la base des PV. Mais dire que les élèves de Terminale et de 3ème ne doivent pas changer d’établissement, est-ce que c’est ça le problème de la baisse de niveau ? Non. Le vrai problème c’est : un, le temps de cours. Les enseignants sont souvent en grève. Les conditions de travail ne sont pas réunies, les gens sont démotivés.

Deux, le pléthore d’élèves. Vous traversez une école publique, vous trouvez 200 élèves par classe. Quelle solution ? Construire des infrastructures pour décongestionner. Malheureusement on ne le fait pas. On s’attarde sur des questions qui n’ont aucun impact, même pas 1%. On oublie qu’il y a des parents qui peuvent décéder, l’enfant va chez son oncle. On l’en empêche. Il est locataire, on le chasse de son loyer, il part à Toukra ou à Farcha. Vous ne voulez pas qu’il parte avec ses enfants ? Dès lors que l’enfant est découragé, il abandonne. Si le taux d’abandon augmente, le gouvernement en est responsable, alors qu’il devait lutter contre la déscolarisation. Maintenant il peut être à l’origine de la déscolarisation. On traite le symptôme au lieu de traiter les causes : la pléthore, les grèves, le manque d’enseignants, les faux rapports. Même les écoles qui ne fonctionnent pas envoient un rapport statistique. Les députés savent que dans leurs villages, les écoles ne fonctionnent pas. Il n’y a même pas d’élèves. Ce sont des maîtres communautaires qui dirigent les écoles publiques. »

À l’occasion de cette Journée de l’enseignant, quelles doivent être les priorités ?

« Il faut commencer par l’amélioration des conditions de vie des enseignants. Le décret est signé, mais les conditions restent précaires. Sans l’éducation, le Tchad ne pourra pas se développer. Si on veut détruire un pays, il faut commencer par son système éducatif. Mais la responsabilité n’est pas seulement au niveau du gouvernement. Les enseignants eux-mêmes ont un problème de conscience professionnelle. Il y a des enseignants qui critiquent, mais qui n’arrivent même pas à réaliser le nombre d’heures qui leur sont dévolues. Beaucoup sont au quartier, dans leur cabaret à critiquer alors que les élèves les attendent. Que chacun s’assume. Que les enseignants assument avec professionnalisme leurs devoirs et que le gouvernement honore les siens. J’ai cherché des images : c’est une école publique construite en tiges. Quelle qualité veut-on ? Ça peut tenir combien de temps ? Au lieu de voir ça, on s’abat sur le privé, alors que le premier responsable de l’éducation, c’est le gouvernement. Aujourd’hui, le privé fait mieux que le gouvernement. Si nous voulons réussir, il faut améliorer les conditions d’étude des enfants et de travail des enseignants. C’est la clé. Et il faut penser à l’aspect pédagogique. Lorsque le gouvernement veut faire des réformes, il faut qu’il associe les hommes de terrain. On peut être du système sans comprendre le système. Il faut chercher ceux qui comprennent. Que ce soit les œuvres, les livres que nous utilisons, parfois il faut les corriger. On se demande si ceux qui ont écrit sont vraiment des professionnels. »

Vos derniers mots ?

« J’ai un message à l’endroit du gouvernement : qu’il réfléchisse aux enfants. Le programme politique est clair, mais que ceux qui sont dans le système sachent comment l’appliquer. Qu’on pense aux enseignants, car la qualité du système en dépend. Pour les chers collègues enseignants : l’éthique, la profession est la nôtre. Que chacun s’assume. Je leur souhaite bonne fête. Comme le thème de l’année le dit : 60 ans à protéger la profession. Protégeons notre statut. Aujourd’hui, certains enseignants ne font pas preuve d’exemplarité, c’est honteux. La politique n’a rien à voir dans le système éducatif. Même si vous êtes politique, laissez la politique avant d’entrer dans le système. Voyons l’intérêt de l’enfant. Nous avons déjà 60 ans. C’est la maturité. Faisons de notre mieux pour que cette profession soit valorisée. Sans l’éducation, rien ne peut se faire. Mon seul message : l’enfant au centre de l’apprentissage, l’enfant au centre des réformes, l’enfant au centre des initiatives, l’enfant au centre de tout. Dès lors qu’on oublie l’enfant, on n’aura aucun résultat et c’est un échec total. »

Biaktchebo Emmanuel

 

 

 

 

 

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