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Kenya : Shakahola, comment un « prédicateur » a fait mourir de faim plus de 400 fidèles au nom de Dieu

Le verdict attendu ce lundi 19 octobre 2026 à la Haute Cour de Mombasa contre Paul Mackenzie et ses coaccusés marque une étape décisive dans l'une des tragédies les plus glaçantes de l'histoire récente du Kenya. Plus de 400 corps retrouvés dans la forêt de Shakahola, des survivants brisés, des familles en quête de vérité. Au-delà du sort judiciaire d'un homme, c'est la question de l'emprise religieuse en Afrique qui est posée.

Lunus Fogap Mis à jour le

Paul Mackenzie

Dans la forêt de Shakahola, sur la côte kényane, la foi aurait été transformée en instrument de mort. Paul Mackenzie, à la tête de l’Église internationale de la Bonne Nouvelle, aurait convaincu ses adeptes de se laisser mourir de faim pour accéder au salut éternel. Les investigations menées après la découverte des premières fosses communes, en 2023, ont révélé une tragédie d’une ampleur considérable. Plus de 400 corps ont été retrouvés dans la zone. Mais les témoignages des survivants donnent à cette affaire une dimension encore plus effroyable. Selon plusieurs récits, les femmes et les enfants auraient été soumis en premier au jeûne extrême. Certaines victimes auraient été enfermées dans de petites constructions en bois, privées de nourriture et exposées à des violences physiques et sexuelles. Pamela, rescapée de cet univers de terreur, raconte qu’à l’issue d’une période de jeûne de dix jours, les consignes étaient de poursuivre jusqu’au bout. Des hommes présentés comme les collaborateurs du prédicateur auraient battu et violé des victimes. Les corps s’accumulaient. Certains auraient succombé à la faim, d’autres auraient été étranglés. Des survivants évoquent des enterrements collectifs, parfois jusqu’à dix corps dans une même fosse en une journée.

Des vies brisées, des familles qui réclament justice

Parmi ceux qui ont réussi à fuir figure Halifu. Son évasion à travers les sous-bois lui a permis de quitter ce qui s’apparentait, selon son témoignage, à un paysage de mort. Sur son chemin, il dit avoir découvert de nombreux corps, certains portant des signes de malnutrition, d’autres des traces d’étranglement. Depuis, il affirme ne plus être le même. Il évoque des troubles psychologiques et des comportements qu’il peine lui-même à comprendre. Le drame de Shakahola ne se mesure pas seulement au nombre de morts. Il se lit aussi dans les traumatismes des survivants et dans la douleur des familles brutalement privées de leurs enfants, de leurs parents ou de leurs petits-enfants. Constance, mère d’une victime, réclame justice. Son fils, qu’elle décrit comme intelligent, joyeux et apprécié dans son milieu professionnel, aurait été entraîné dans l’univers de Mackenzie. Pour elle, l’homme accusé n’a rien d’un guide spirituel. Ces paroles donnent un visage à une tragédie que les statistiques, aussi vertigineuses soient-elles, ne suffisent pas à raconter.

Le procès de Mombasa, une étape parmi d’autres

Ce lundi 19 octobre 2026, l’attention se porte sur la Haute Cour de Mombasa, où un jugement est attendu dans une procédure visant Paul Mackenzie et plusieurs coaccusés pour des meurtres présumés d’enfants et d’adultes liés au drame de Shakahola. Cette audience constitue une étape majeure dans la recherche des responsabilités. Elle doit permettre à la justice de se prononcer sur les accusations examinées dans cette procédure, sans préjuger de l’issue des autres poursuites engagées dans le dossier. Car l’affaire Shakahola comporte plusieurs volets judiciaires. Les procédures portant notamment sur les homicides involontaires, les violences contre des enfants et le terrorisme doivent être distinguées les unes des autres. Le verdict attendu ne saurait donc être présenté comme la conclusion définitive de toutes les enquêtes et de tous les procès liés à cette tragédie. L’enjeu dépasse néanmoins le sort d’un seul homme. Il s’agit de déterminer comment un groupe religieux a pu fonctionner dans des conditions aussi dangereuses et pourquoi les mécanismes de prévention et d’intervention n’ont pas permis d’éviter une catastrophe d’une telle ampleur.

Partout en Afrique, des prédicateurs qui inquiètent

Shakahola pose une question qui résonne bien au-delà des frontières kényanes. Celle de la multiplication des prédicateurs autoproclamés qui prétendent détenir un accès exclusif à la volonté divine. Dans plusieurs pays africains, le paysage religieux est marqué par une grande diversité de communautés, d’Églises indépendantes et de mouvements spirituels. Cette pluralité relève, en elle-même, de la liberté de conscience et de culte. Elle ne saurait être assimilée à une dérive collective. Mais cette liberté peut être exploitée par des individus qui transforment leur prétendue vocation spirituelle en instrument de domination. Promesses de guérison miraculeuse, annonces de prospérité immédiate, prophéties alarmistes, exigences financières exorbitantes, ruptures imposées avec la famille ou injonctions à abandonner des traitements médicaux. Les pratiques dénoncées varient selon les contextes, mais elles reposent souvent sur un même ressort, celui de la vulnérabilité humaine. Le phénomène est difficile à quantifier à l’échelle du continent. Il serait donc hasardeux de parler d’une explosion uniforme des dérives religieuses dans tous les pays africains. En revanche, les affaires régulièrement révélées dans différents contextes invitent à s’interroger sur les conditions qui favorisent les abus et sur les moyens de protéger les fidèles sans porter atteinte à la liberté religieuse. La distinction est fondamentale. Le problème n’est pas la multiplication des Églises en tant que telle, mais l’impunité éventuelle de ceux qui utilisent la religion pour exploiter, contraindre ou mettre en danger leurs adeptes.

La foi, refuge pour les uns, marché pour les autres

Pourquoi des milliers de personnes accordent-elles une confiance absolue à des prédicateurs dont les affirmations ne résistent parfois ni à l’examen des faits ni à celui de la raison ? Les réponses sont multiples. La précarité économique, les difficultés d’accès aux soins, le chômage, les crises familiales et le sentiment d’abandon peuvent pousser certaines personnes à rechercher, dans les communautés religieuses, un soutien moral et matériel que les institutions publiques ne leur apportent pas toujours. Les lieux de culte jouent souvent un rôle social précieux. Ils offrent des espaces de solidarité, d’entraide et de réconfort. Mais là où les besoins sont immenses et les mécanismes de protection insuffisants, certains entrepreneurs religieux peuvent exploiter l’espoir comme une ressource économique et l’angoisse comme un moyen de contrôle. Le procédé est redoutable. Le prédicateur s’attribue une autorité qui ne souffre aucune contestation, présente ses paroles comme des révélations divines et transforme le doute en faute spirituelle. Le fidèle finit par croire que désobéir à son guide revient à désobéir à Dieu. À ce stade, la foi peut devenir un instrument d’asservissement. Et lorsque l’isolement, la peur et l’obéissance absolue s’installent, les victimes peuvent éprouver les plus grandes difficultés à demander de l’aide ou à quitter le groupe. Shakahola montre jusqu’où cette emprise peut conduire lorsque des croyances mortifères sont imposées à des personnes privées de leur capacité de décision.

Ce que les États africains doivent assumer

La tragédie kényane interpelle également les pouvoirs publics africains. La liberté religieuse ne dispense pas les États de protéger les citoyens contre les violences, les abus, les séquestrations et les pratiques mettant délibérément des vies en danger. L’enjeu consiste à construire une réponse équilibrée. Une réglementation disproportionnée risquerait de devenir un instrument de répression contre des communautés légitimes. À l’inverse, l’absence de contrôle effectif peut laisser prospérer des pratiques abusives jusqu’à ce que les premières victimes apparaissent. Plusieurs pistes méritent d’être examinées. Une meilleure application des lois existantes. La transparence financière des organisations religieuses lorsque la législation le prévoit. La protection des enfants. Le signalement des situations de mise en danger. Et la formation des services chargés de détecter les dérives d’emprise. Les autorités sanitaires, les travailleurs sociaux, les responsables communautaires et les organisations de défense des droits humains ont également un rôle à jouer. Les familles doivent pouvoir alerter sans être intimidées, et les victimes doivent disposer de voies de recours accessibles. Mais la responsabilité ne repose pas uniquement sur les pouvoirs publics. Les communautés religieuses elles-mêmes ont intérêt à condamner les pratiques qui défigurent leur message et à refuser que la prétention à parler au nom de Dieu serve de bouclier contre la justice.

Ces prophètes qui ne tolèrent aucune question

La figure du faux prophète ne se reconnaît pas simplement à son titre, à son apparence ou à son appartenance religieuse. Le risque apparaît lorsque la parole d’un individu devient incontestable, lorsqu’il exige une soumission totale et lorsque ses intérêts personnels sont présentés comme des impératifs divins. Un guide spirituel ne devrait pas pouvoir soustraire ses actes au droit commun en invoquant une mission surnaturelle. Aucune croyance ne justifie la maltraitance d’un enfant, la violence sexuelle, la privation forcée de nourriture ou la mise en danger délibérée d’autrui. C’est ici que l’affaire Shakahola prend une portée continentale. Elle oblige à distinguer la foi, qui relève de la liberté individuelle, de la manipulation, qui cherche à confisquer cette liberté. Elle rappelle également qu’une société ne peut se contenter d’intervenir lorsque les fosses communes sont déjà découvertes.

Un avertissement pour toute l’Afrique

Le verdict attendu à Mombasa pourrait constituer une étape importante dans la quête de justice des familles de Shakahola. Mais aucune décision judiciaire, aussi importante soit-elle, ne suffira à elle seule à répondre à toutes les questions soulevées par ce drame. Comment des enfants ont-ils pu être exposés à des pratiques mortelles ? Comment des familles ont-elles été entraînées dans un système d’obéissance aussi radical ? À quel moment les signaux d’alerte auraient-ils dû conduire à une intervention ? Et quelles garanties mettre en place pour empêcher que d’autres communautés ne basculent dans des dérives comparables ? Ces interrogations concernent le Kenya, mais elles résonnent dans tous les pays où des individus exploitent la détresse humaine au nom de la religion. La réponse ne saurait être la stigmatisation des croyants ni la suspicion généralisée envers les Églises. Elle passe par l’éducation, la vigilance collective, la protection des personnes vulnérables et l’application impartiale de la loi. À Shakahola, des familles attendent que la justice établisse les responsabilités. Des survivants tentent de se reconstruire. Et des centaines de morts rappellent le prix que peut atteindre une emprise lorsqu’elle échappe à tout contrôle. La foi n’est pas le problème. Le danger commence lorsqu’un homme prétend en détenir le monopole, exige que personne ne le questionne et transforme l’obéissance en condamnation.

 

 

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Lunus Fogap

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