Alors que les rideaux tombent sur le 39ème Sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’Union Africaine (UA) tenu ce mois de février 2026 à Addis-Abeba, la résolution portant sur la crise sécuritaire dans l’est de la RDC soulève une interrogation de fond : l’organisation panafricaine dispose-t-elle encore des leviers nécessaires pour imposer la paix, ou est-elle devenue une simple chambre d’enregistrement de processus extérieurs ?
La résolution du 39ème Sommet réaffirme le soutien de l’UA aux processus de Luanda et de Nairobi, tout en saluant les récents engagements de cessez-le-feu. Cependant, l’UA se heurte à une réalité complexe ,la multiplication des centres de médiation. Le sommet a désigné l’Angola pour poursuivre les consultations, malgré l’annonce surprise de Luanda, en mars 2025, de se retirer temporairement de la médiation suite à des impasses répétées. Le paradoxe est frappant , car l’UA prône des « solutions africaines aux problèmes africains », mais le dossier congolais semble se traiter ailleurs.
L’ombre des puissances extracontinentales
L’analyse des derniers mois révèle une diplomatie de la RDC qui s’internationalise, souvent au détriment de l’influence centrale d’Addis-Abeba.
En décembre 2025, sous l’égide de Donald Trump, les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame ont signé un accord qualifié d’« historique » aux États-Unis. Cette rencontre a mis en lumière la capacité de Washington à obtenir des engagements que l’UA peinait à arracher, intégrant des volets économiques sur l’exploitation des minerais pour contrer l’influence chinoise.
En mars 2025, c’est au Qatar et non en Éthiopie que les deux dirigeants se sont rencontrés sous la médiation de l’Émir Al Thani. Ce « court-circuitage » de la médiation africaine par le Golfe et les USA illustre une perte de centralité de l’UA.
Bien que les relations entre Kinshasa et Abou Dabi soient principalement axées sur le secteur minier (via la joint-venture Primera Gold), l’influence financière des Émirats pèse désormais lourdement dans la balance diplomatique régionale, offrant une alternative de médiation économique là où l’UA ne propose que des cadres politiques.
Un pompier sans eau ?

La résolution du 39ème Sommet s’appuie sur les processus de Luanda et Nairobi. Mais de quelle autorité dispose l’UA quand ses propres membres bafouent les accords de cessez-le-feu sans crainte de sanctions ?
L’historique en trompe-l’œil .Certes, l’UA peut s’enorgueillir de succès passés au Burundi (2003) ou lors de la crise post-électorale en Gambie (2017). Mais ces crises étaient locales. La RDC est un monstre géopolitique qui dépasse le cadre d’une simple médiation de voisinage
Toutefois, la crise en RDC est d’une autre nature. Il ne s’agit pas d’une crise post-électorale interne, mais d’un conflit hybride impliquant des ressources mondiales et des voisins puissants. Ici, l’UA souffre de son manque de moyens financiers (dépendance aux financements de l’UE et de l’ONU) et d’une cohésion interne parfois mise à mal par les intérêts divergents des États membres.
L’UA peut-elle reprendre la main ?
Conformément à la résolution du 39ème Sommet, l’UA tente de reprendre le leadership en intégrant le mécanisme de surveillance du cessez-le-feu. Mais la capacité de l’organisation à « gérer » la crise reste suspendue à deux facteurs. Notamment, la synchronisation avec l’ONU . Alors que la MONUSCO amorce son retrait, l’UA doit prouver qu’elle peut déployer une force de substitution crédible sans dépendre entièrement de la logistique occidentale. Bien plus l’autorité sur ses membres est un fait. La résolution restera lettre morte tant que l’UA n’aura pas les moyens de sanctionner les violations des accords signés sous son propre drapeau.
L’urgence d’un sursaut : Sortir de la « diplomatie de communiqué »

Il ne suffit plus de « saluer » ou de « condamner ». Pour que la résolution du 39ème Sommet ne finisse pas dans les archives poussiéreuses de l’histoire, l’organisation doit opérer une mue radicale. L’UA doit oser suspendre ou sanctionner économiquement tout État membre dont l’implication dans la déstabilisation de la RDC est documentée par ses propres experts.Le Fonds pour la Paix doit devenir opérationnel et indépendant des caprices des donateurs occidentaux pour permettre le déploiement de la Force Africaine en Attente (FAA).
Le 39ème Sommet a sauvé les apparences diplomatiques. Mais le véritable test de l’UA ne se joue pas dans les salons d’Addis-Abeba, mais sur la ligne de front d’Uvira et de Sake. Si les accords de Washington et de Doha s’avèrent plus pérennes que les résolutions africaines, c’est toute la doctrine de l’« Agenda 2063 » qui pourrait être remise en question.
« Si l’Afrique ne résout pas le cas congolais, ce n’est pas seulement la RDC qui sombre, c’est l’idée même d’une Union Africaine qui s’effondre. Le vide laissé par Addis-Abeba est actuellement comblé par des intérêts étrangers qui ne cherchent pas la paix, mais la stabilité nécessaire à l’extraction des ressources. »
L’UA est à la croisée des chemins. Soit elle devient l’acteur central de la résolution du conflit, conformément à l’esprit de sa charte, soit elle accepte sa vassalisation par les puissances de l’axe Washington-Dubaï. La résolution du 39ème sommet est un dernier appel : l’Afrique doit diriger, ou elle continuera d’être dirigée.

