Le détroit d’Ormuz constitue l’un des principaux points de passage de l’économie mondiale. À son point le plus étroit, il ne mesure que 39 kilomètres. Il relie le golfe Persique au golfe d’Oman et à la mer d’Arabie. Selon l’Agence internationale de l’énergie, environ 20 millions de barils de pétrole brut et de produits pétroliers par jour y transitaient en moyenne en 2025, soit près de 25 % du commerce maritime mondial de pétrole. Le Qatar et les Émirats arabes unis y font également transiter une part importante de leurs exportations de gaz naturel liquéfié. Cette concentration donne au détroit une importance qui dépasse largement sa géographie. Toute perturbation prolongée d’Ormuz peut affecter les prix de l’énergie, les coûts du transport maritime et, par ricochet, l’inflation dans des économies situées à des milliers de kilomètres du Moyen-Orient. C’est précisément cette vulnérabilité qui explique pourquoi Ormuz est devenu l’un des principaux leviers du face-à-face entre Washington et Téhéran.
« Ils finiront par quitter la région » : le message de Téhéran
La déclaration de Mojtaba Khamenei s’inscrit dans une stratégie de communication politique destinée à présenter l’Iran comme capable de résister à la pression américaine et de contester la présence militaire des États-Unis dans la région. Le dirigeant iranien affirme notamment que les États-Unis ont subi des « coups douloureux » et qu’ils finiront par quitter la région. Elle constitue avant tout la position du pouvoir iranien, dans un contexte où les deux camps cherchent à démontrer leur capacité de négociation et de pression. Et la situation reste mouvante. Le 30 septembre, des médiateurs qataris transmettaient à Téhéran une réponse américaine concernant un plan iranien en sept jours visant notamment à permettre la réouverture du détroit d’Ormuz et à relancer les négociations. Le détroit est donc devenu à la fois un théâtre de confrontation et une monnaie d’échange diplomatique.
Le précédent de Suez
Pour comprendre la portée stratégique d’Ormuz, l’histoire de Suez fournit un précédent particulièrement éclairant. Le 26 juillet 1956, le président égyptien Gamal Abdel Nasser annonce la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez. Le canal, infrastructure essentielle entre la Méditerranée et la mer Rouge, devient alors un symbole de souveraineté égyptienne et d’affirmation du nationalisme arabe. La décision provoque une crise internationale majeure. La France, le Royaume-Uni et Israël interviennent militairement contre l’Égypte. Mais la crise démontre également que la puissance militaire ne suffit pas toujours à garantir le contrôle d’une infrastructure stratégique. Sous la pression internationale, les forces étrangères finissent par se retirer. Suez devient alors un épisode majeur de la décolonisation et un symbole de la capacité d’un État à transformer le contrôle d’une infrastructure stratégique en instrument de souveraineté et de négociation.
De Suez à Ormuz : les détroits comme instruments de puissance
La comparaison entre 1956 et 2026 a évidemment ses limites. Nasser nationalisait une infrastructure située sur le territoire égyptien. L’Iran, lui, se trouve face à une route maritime internationale dont la sécurité dépend de nombreux États et acteurs. Mais une même logique apparaît : les grandes routes maritimes peuvent devenir des points de concentration de la puissance géopolitique. Suez contrôle une partie essentielle des échanges entre l’Asie et l’Europe. Bab el-Mandeb constitue le passage entre l’océan Indien et la mer Rouge. Ormuz contrôle l’accès maritime au golfe Persique. Ces trois points forment une chaîne stratégique reliant le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe. Lorsqu’un seul maillon est perturbé, les conséquences peuvent se propager à l’ensemble du système.
Une crise du Golfe qui peut atteindre l’Afrique
Pour l’Afrique, l’enjeu est particulièrement important. Le continent n’est pas directement partie prenante du conflit entre l’Iran et les États-Unis. Mais sa position géographique l’insère dans les principales routes alternatives du commerce mondial. Lorsque la navigation est perturbée au Moyen-Orient ou en mer Rouge, certains navires peuvent être contraints d’emprunter la route du cap de Bonne-Espérance. Le continent africain devient alors un espace de transit plus important. Mais cette situation comporte également des risques. L’allongement des routes maritimes augmente les dépenses de carburant, les primes d’assurance et les délais de livraison. Ces coûts peuvent finalement être répercutés sur les consommateurs. Pour les économies africaines fortement dépendantes des importations, les conséquences peuvent toucher le prix des carburants, des produits alimentaires, des équipements et des intrants agricoles. Une crise géopolitique autour d’Ormuz peut ainsi se transformer en problème économique à Dakar, Lagos, Abidjan, Douala ou N’Djamena.
Au-delà du pétrole, la bataille des flux
L’importance d’Ormuz ne réside donc pas uniquement dans le pétrole. La véritable bataille porte sur les flux. Flux énergétiques, marchandises, chaînes d’approvisionnement, capitaux et infrastructures logistiques constituent désormais des éléments essentiels de la puissance internationale. Les États cherchent à sécuriser leurs routes commerciales, tandis que leurs adversaires peuvent tenter d’exploiter les vulnérabilités de ces mêmes routes. C’est pourquoi le détroit d’Ormuz est devenu un enjeu stratégique pour Washington comme pour Téhéran. Pour les États-Unis, garantir la circulation maritime constitue un enjeu économique et sécuritaire majeur. Pour l’Iran, conserver une capacité de pression sur cette route lui permet de disposer d’un levier dans son affrontement avec Washington.
Une nouvelle géographie de la puissance
La déclaration de Mojtaba Khamenei ne permet pas, à elle seule, de conclure que les États-Unis quitteront le Moyen-Orient. Elle révèle cependant la nature du rapport de force actuel. L’Iran cherche à démontrer que la puissance américaine peut être contestée au cœur même d’une région où Washington dispose depuis des décennies d’importants intérêts stratégiques. Et Ormuz constitue, dans cette confrontation, un levier exceptionnel. Près de soixante-dix ans après la crise de Suez, la question des grandes artères maritimes revient ainsi au centre du jeu international. De Nasser à Khamenei, de Suez à Ormuz, la géographie rappelle une constante ; contrôler ou perturber les grands corridors de circulation peut modifier les rapports de force bien au-delà du territoire où se déroule la confrontation. Pour l’Afrique, la leçon est tout aussi stratégique : la sécurité énergétique et alimentaire du continent dépend aussi de routes maritimes situées à des milliers de kilomètres de ses frontières. Ormuz n’est donc pas seulement un détroit du Golfe. Il est devenu l’un des points où se rencontrent la guerre, l’énergie, le commerce et la recomposition de l’ordre mondial.
Tchad24


