Le Global AI & Digital Summit (GAIDS) réunit cette année décideurs, partenaires au développement et acteurs privés autour d’une question centrale. Comment faire de l’IA et du numérique de véritables moteurs d’emploi et de développement ? Pour sa première édition hors des États-Unis, le sommet se veut un laboratoire de solutions concrètes. C’est dans ce cadre que le Tchad a dépêché une délégation conduite par Haliki Choua Mahamat, ministre des Télécommunications, de l’Économie numérique et de la Digitalisation de l’Administration. Une participation qui intervient depuis le lundi 19 octobre, jour d’ouverture des travaux ministériels de haut niveau.
Le message tchadien, pas d’IA sans connectivité
Le ministre tchadien a porté une conviction simple mais cruciale pour son pays. Pas d’intelligence artificielle sans connectivité. Un constat qui renvoie à une réalité structurelle brutale. Le Tchad, pays sahélien enclavé, ne dispose aujourd’hui que d’un seul accès international actif à Internet, via le Cameroun. Une dépendance unique qui fragilise l’ensemble de son écosystème numérique et expose le pays à des coupures récurrentes. Mais le tableau est encore plus contrasté que ne le laisse entendre le discours officiel. Le Tchad dispose en réalité de plusieurs liaisons fibre optique vers l’extérieur, mais la plupart sont inopérationnelles. La liaison de 870 km vers le Cameroun via M’Béré, connectée au câble sous-marin SAT3, est certes en service mais ne remplit plus sa fonction d’exportation internationale. La liaison de 1 142 km vers le Soudan, qui devait offrir une porte de sortie vers les câbles méditerranéens SAT1 et SAT2 à Port-Soudan, est hors service en raison de la guerre au Soudan. Quant au tronçon de 503 km vers le Niger dans le cadre de la Dorsale transsaharienne, il est toujours en construction. Seule la courte liaison de 35 km vers Kousséri, au Cameroun, assure aujourd’hui l’essentiel de la connectivité internationale du pays.
Deux fronts pour sortir de l’ornière
Pour desserrer cet étau, N’Djamena avance sur deux fronts distincts mais complémentaires. D’un côté, le PATN (Projet d’Appui à la Transformation Numérique), financé par la Banque mondiale à hauteur de 92,2 millions de dollars, vise à déployer la fibre optique dans les villes de l’intérieur et à jeter les bases des services publics numériques. Le projet, structuré autour de trois composantes, cible spécifiquement une connectivité haut débit résiliente aux changements climatiques et l’inclusion numérique, tout en posant les fondations des services gouvernementaux digitaux. Sa mise en œuvre monte en puissance puisque la réhabilitation de la liaison N’Djamena–Mberé est en phase finale de passation de marché, et les premiers équipements de paiement électronique ont été déployés cet été pour digitaliser la collecte des recettes publiques. De l’autre côté, le CARDIP, programme régional d’intégration numérique en Afrique centrale soutenu par la Banque mondiale, doit ouvrir de nouvelles routes vers des sorties internationales alternatives. La délégation tchadienne a plaidé pour un démarrage rapide de cette initiative, qui couvre six pays de la région et prévoit notamment des investissements dans les infrastructures de données, les services publics numériques et les compétences, avec une attention particulière aux jeunes, aux femmes et aux communautés de réfugiés. Le programme s’inscrit dans une logique de marché unique numérique régional, avec pour objectif de réduire la fragmentation et les coûts d’accès.
Évaluer avant d’investir
Sur le volet spécifique de l’intelligence artificielle, le Tchad revendique une approche pragmatique. Évaluer d’abord, investir ensuite. Cette stratégie nationale, encore en construction, cible plusieurs secteurs prioritaires. Elle s’inscrit dans un contexte où le pays est déjà engagé dans un diagnostic national de préparation à l’IA et l’élaboration d’une stratégie de gouvernance des données. Le ministre a également profité de la tribune séoulienne pour défendre une cause qui dépasse les strictes frontières tchadiennes. L’accès équitable des pays enclavés aux câbles sous-marins. Une manière de rappeler que la géographie ne devrait pas condamner une nation à l’exclusion numérique. Le Tchad n’est d’ailleurs pas seul dans cette bataille puisque le programme CARDIP lui-même reconnaît explicitement que les pays sans littoral comme le Tchad et la République centrafricaine accusent un retard sévère en matière de connectivité et de gouvernance numérique.
Un cadre stratégique plus large
Cette offensive diplomatique numérique s’inscrit dans le cadre du programme national Tchad Connexion 2030, qui vise un déploiement du haut débit sur tout le territoire à horizon 2030. Le pays cherche également à diversifier ses partenaires et des discussions ont été engagées avec des investisseurs émiratis pour financer des projets de désenclavement numérique, notamment des connexions fibre vers la Libye, l’Égypte et le Nigeria. Mais les défis restent considérables. Le Tchad figure parmi les pays les plus en retard de la région en matière de gouvernance numérique, avec des cadres réglementaires faibles et une capacité institutionnelle limitée. La dépendance à une seule liaison internationale opérationnelle reste le talon d’Achille d’une ambition qui, sans infrastructures redondantes et résilientes, risque de rester lettre morte.
Les rendez-vous à venir
Les travaux du sommet se poursuivent jusqu’au 22 octobre. La délégation tchadienne doit y multiplier les rencontres bilatérales avec les partenaires techniques et financiers. L’enjeu est double. Consolider les financements existants et attirer de nouveaux soutiens pour un pays qui, malgré ses contraintes structurelles, refuse de laisser sa géographie dicter son avenir numérique. Reste à savoir si les promesses de Séoul se traduiront en câbles enterrés et en bits qui circulent réellement.



