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Alcool, cigarette, sexe. Qui laisse entrer les mineures de 14, 15 et 16 ans dans les boîtes de nuit de N’Djamena ?

Lunus Fogap Mis à jour le

Chagoua, axe CA7, bars

Des adolescentes de 14, 15 et 16 ans fréquentent bars, caves et boîtes de nuit du 7ᵉ arrondissement de N’Djamena, où elles consomment alcool et tabac et seraient exposées à la prostitution. Le phénomène, documenté depuis 2021 et relancé par des enquêtes de presse en décembre 2025 et mars 2026, s’étend de Chagoua à l’axe CA7 et jusqu’à Gassi. Malgré l’existence de textes de loi et d’une Politique nationale de protection de l’enfance adoptée en 2023, les contrôles restent insuffisants et les responsabilités floues. La question centrale demeure : qui laisse entrer ces mineures, qui en profite, et pourquoi la protection de l’enfance ne suit pas.

Il est près d’une heure du matin à N’Djamena. Dans un établissement du 7ᵉ arrondissement, les néons verts dessinent des ombres sur des tables chargées de bouteilles. Un match de football défile sur l’écran. Une jeune fille porte une cigarette à ses lèvres. Elle a peut-être 15 ans. Peut-être moins. Personne ne semble s’en émouvoir. La scène n’a rien d’exceptionnel. Elle se répète chaque nuit ou presque, de Chagoua à l’axe CA7, et désormais jusqu’à Gassi. Bars, caves, salons de chicha, les lieux de divertissement prolifèrent dans la capitale tchadienne. Et avec eux, une réalité que la société peine à regarder en face. La présence massive de mineures dans des espaces conçus pour les adultes.

Une alerte qui ne date pas d’hier

Ce n’est pas une découverte. En février 2025, des confrères alertaient déjà sur la présence d’élèves, parfois mineurs, dans les bars de plusieurs quartiers. En 2021, Le Pays rapportait le cas d’enfants de 11 à 13 ans consommant de l’alcool à Ambatta. Cinq ans plus tard, les alertes continuent. Le phénomène, lui, s’est étendu. Décembre 2025. N’Djamena Actu consacre un article à la prostitution de mineures dans la capitale. Des adolescentes de 14, 15 ou 16 ans, présentes autour de bars-dancings, d’auberges et d’autres lieux nocturnes. Mars 2026. Sahel Actu titre à son tour. « À N’Djamena, la prostitution des U16 sort de l’ombre ». Ces publications ne constituent pas une statistique nationale. Mais elles disent une chose. Le sujet n’est plus tabou. Il est devenu récurrent.

Le 7ᵉ arrondissement, laboratoire d’une nuit sans âge

L’axe CA7 n’est pas une invention récente. Dès 2019, Tchadinfos décrivait cette artère comme l’un des principaux pôles nocturnes de la ville, avec une forte concentration de débits de boissons et une fréquentation importante de jeunes. En juin 2024, une immersion à Chagoua confirmait l’animation autour des bars, caves et cafés. En septembre 2026, le phénomène gagnait Gassi.

Qui laisse entrer les enfants ?

La question dérange. Comment une fille de 14 ou 15 ans peut-elle se retrouver, à une heure avancée, dans un bar, une cave ou une boîte de nuit ? Qui l’a laissée sortir ? Qui l’a accueillie ? Qui lui a vendu de l’alcool ? Qui lui a permis de fumer ? Et lorsque des adultes profitent de sa vulnérabilité économique, sociale ou familiale pour obtenir des rapports sexuels contre de l’argent, où sont les adultes responsables ? La réponse ne peut pas se limiter à « les parents doivent surveiller leurs enfants ». La responsabilité familiale est essentielle. Mais elle ne suffit pas. Un enfant ne peut pas être protégé par la seule vigilance de ses parents lorsque tout un environnement économique et social permet son exploitation. Dans certaines familles, le contrôle parental s’est affaibli sous le poids des difficultés économiques, de la taille des ménages, du travail quotidien et parfois de l’éclatement familial.

Le silence des institutions

Le phénomène est désormais trop visible pour être traité comme une succession de faits isolés. Que s’est-il réellement passé entre 2021 et 2026 ? Les contrôles sont-ils suffisants ? Les établissements qui accueillent des mineurs sont-ils sanctionnés ? Les familles vulnérables bénéficient-elles d’un accompagnement ? Existe-t-il une cartographie actualisée des lieux où les mineurs sont particulièrement exposés ? Combien de cas d’exploitation sexuelle d’enfants sont effectivement signalés, enregistrés et poursuivis ? Et surtout, qui coordonne la réponse ? La loi existe. Le Code pénal tchadien prévoit des dispositions relatives à l’exploitation des enfants à travers la prostitution et le proxénétisme. En 2023, le Tchad a adopté une première Politique nationale de protection de l’enfance assortie d’un plan d’action budgétisé. Le problème n’est donc pas l’absence de textes. C’est leur mise en œuvre. Une loi qui reste sur le papier ne protège pas une adolescente assise à 1 heure du matin dans un établissement où elle ne devrait pas se trouver.

Une génération en danger ?

Il serait trop facile de désigner les jeunes filles comme responsables de leur propre vulnérabilité. Une adolescente qui boit, fume ou se prostitue n’est pas seulement « une fille dépravée ». Elle peut être une enfant déscolarisée, livrée à elle-même, victime d’exploitation, en quête d’argent, fuyant un environnement familial difficile. Ou simplement une mineure entraînée par son entourage. Dans tous les cas, elle demeure une personne à protéger. Et les adultes qui tirent profit de sa vulnérabilité doivent être au centre de l’enquête et de la réponse judiciaire.

 N’Djamena face à son miroir

Au petit matin, les lumières des bars s’éteignent. Les bouteilles restent sur les tables. Les motos repartent. La ville reprend son visage diurne. Mais derrière ces nuits de fête, une question demeure. Quelle jeunesse le Tchad est-il en train de fabriquer ? Une jeunesse à laquelle on promet l’école, la formation et l’avenir, mais que certains espaces nocturnes exposent précocement à l’alcool, au tabac, aux violences et potentiellement à l’exploitation sexuelle. La réponse ne peut être ni le silence ni la condamnation morale. Elle doit être collective. Parents, écoles, associations, professionnels de santé, forces de sécurité, justice, collectivités locales et gouvernement.

Car lorsqu’une enfant de 14 ou 15 ans se retrouve dans la nuit adulte, ce n’est pas seulement son avenir qui est en jeu. C’est l’échec de tout un système de protection qui se révèle. À N’Djamena, la question n’est plus de savoir si la nuit change. Elle a déjà changé. La véritable urgence est désormais de savoir jusqu’où la société laissera cette nuit avancer sur l’enfance.

 

 

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Lunus Fogap

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