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France-Afrique : De Chirac à Macron, ces mots qui ont fissuré la confiance

À l'approche du sommet Russie-Afrique de Moscou (28-29 octobre 2026), la relation entre Paris et le continent reste gangrenée par un héritage de déclarations malheureuses et de promesses non tenues. Analyse d'une crise de confiance qui profite aux nouvelles puissances.

Lunus Fogap Mis à jour le

Jacques Chirac - Nicolas Sarkozy - Emmanuel Macron

 

L’image est tenace. Celle d’une France qui parle de l’Afrique comme d’un espace à corriger, plutôt que comme un partenaire à écouter. À quelques jours du troisième sommet Russie-Afrique, qui se tiendra à Moscou les 28 et 29 octobre 2026, le débat sur la souveraineté africaine refait surface avec une acuité particulière. Mais au-delà de la rivalité géopolitique entre Paris et Moscou, une question plus profonde taraude les chancelleries : les États africains sont-ils enfin considérés comme des acteurs souverains, maîtres de leurs choix, ou restent-ils des pions dans la compétition entre puissances extérieures ?

Les mots qui tuent

Impossible de parler de la relation franco-africaine sans évoquer les déclarations qui ont laissé des cicatrices indélébiles. La plus célèbre, attribuée à Jacques Chirac, résonne encore comme un aveu de paternalisme : « La démocratie est un luxe pour l’Afrique. » Mais c’est le discours de Dakar, le 26 juillet 2007, qui reste la blessure la plus vive. Nicolas Sarkozy y affirme alors, sans détour : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. » Une phrase qui, pour de nombreux intellectuels et responsables africains, réduit des siècles de trajectoires politiques, de systèmes de pensée et d’échanges commerciaux à un simple retard face au modèle européen. Seize ans plus tard, Emmanuel Macron tentera, à Ouagadougou, de panser cette plaie en reconnaissant la nécessité de repenser les liens avec la jeunesse africaine. Mais les déclarations de rupture ne suffisent pas. La confiance, elle, se mesure aux actes.

Le double discours démocratique

L’autre point de friction majeur reste la défense à géométrie variable des principes démocratiques. Paris se pose en garant de l’État de droit, mais ses positions face aux crises constitutionnelles africaines nourrissent les accusations de deux poids, deux mesures. Le cas ivoirien de 2020 est dans tous les esprits. Après la mort d’Amadou Gon Coulibaly, Alassane Ouattara annonce sa candidature pour un troisième mandat, dans un contexte de controverse juridique sur la Constitution de 2016. Si Paris a gardé un silence prudent, cette séquence a alimenté les critiques sur la cohérence de son discours démocratique. Le débat de fond reste entier : peut-on défendre avec la même fermeté le respect des constitutions lorsqu’il s’agit d’un partenaire stratégique et lorsqu’il s’agit d’un pouvoir avec lequel les relations sont dégradées ? La souveraineté africaine ne peut être défendue sans exigence démocratique, mais la démocratie ne peut devenir un instrument sélectif de la diplomatie.

Bases militaires : le grand dégel

Le symbole le plus tangible de cette reconfiguration est sans doute le départ des troupes françaises. Depuis 2024, le mouvement s’est accéléré. Au Tchad, les autorités ont dénoncé les accords de défense bilatéraux le 29 novembre 2024, et le désengagement des emprises de N’Djamena, Faya et Abéché a été achevé le 31 janvier 2025. Un retrait qui ne signifie pas nécessairement une rupture totale, mais qui acte la fin d’une ère. Au Sénégal, Paris évoque désormais un partenariat de défense sans emprises permanentes, avec le maintien de simples facilités d’accès.

Moscou, l’alternative ? Pas si simple

C’est dans ce vide que s’engouffre la Russie. Le sommet de Moscou mettra en avant le commerce, l’énergie nucléaire civile, les systèmes de paiement et la sécurité alimentaire. Le discours russe, axé sur la souveraineté et la non-ingérence, trouve un écho favorable auprès de dirigeants désireux de diversifier leurs partenariats. Mais une rhétorique de souveraineté ne suffit pas à garantir un partenariat équilibré. La Russie devra être jugée sur des résultats vérifiables : contrats, transferts de compétences, emplois locaux, retombées fiscales. La diversification des partenaires Chine, Turquie, États du Golfe, Inde peut renforcer la capacité de négociation des États africains. Mais elle peut aussi déplacer les dépendances plutôt que les supprimer. Le véritable critère de souveraineté n’est pas la nationalité du partenaire, mais la capacité de l’État africain à définir ses objectifs, à négocier les conditions de l’accord et à en contrôler les résultats.

L’Afrique, acteur, pas spectateur

L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à présenter l’Afrique comme un espace que les puissances se disputeraient, tandis que les gouvernements africains seraient condamnés à choisir un camp. Cette lecture ignore la diversité des intérêts du continent. Les priorités d’un pays sahélien confronté à l’insécurité ne sont pas celles d’un État côtier engagé dans l’industrialisation. Les États africains ne disposent pas tous des mêmes moyens de négociation, mais ils ne sont pas de simples spectateurs. Leurs choix diplomatiques, leurs stratégies régionales et leurs décisions budgétaires déterminent les conditions de leur insertion internationale. Le sommet de Moscou devrait ainsi être observé à travers une grille de lecture dépassant le seul recul de l’influence française : les engagements pris renforceront-ils les capacités africaines et favoriseront-ils une plus grande autonomie économique et stratégique ?

Vers une véritable Afrique-France ?

La relation entre Paris et le continent ne peut se réduire à une opposition binaire. Elle est faite de liens humains, universitaires et commerciaux, mais aussi de blessures historiques et de rapports de force. Une relation renouvelée exige davantage que des déclarations : une reconnaissance lucide de l’histoire, une égalité dans la négociation, une transparence sur les intérêts poursuivis et une capacité réelle pour les partenaires africains de refuser une proposition sans subir de représailles. L’Afrique n’a pas à choisir entre Paris et Moscou pour prouver son indépendance. Elle doit pouvoir choisir, négocier et refuser avec chacun. C’est à cette condition que le partenariat d’égal à égal cessera d’être une formule diplomatique pour devenir une réalité politique et économique. Les mots de Chirac et de Sarkozy rappellent que la confiance est une ressource stratégique. Lorsqu’elle se dégrade, les partenariats les plus anciens peuvent être remis en question. Lorsqu’elle est reconstruite, elle repose moins sur les déclarations d’intention que sur la cohérence des actes.

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Lunus Fogap

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