Aller au contenu

Biya–Traoré : le premier a le temps, le second semble avoir un chronomètre

D’un côté, Paul Biya, au pouvoir au Cameroun depuis près de quarante-quatre ans ; de l’autre, Ibrahim Traoré, arrivé aux commandes du Burkina Faso il y a tout juste quatre ans. Deux générations, deux rapports au temps, deux récits politiques. Pendant que Yaoundé revendique la continuité et accumule les décennies, Ouagadougou mise sur la rupture, la souveraineté économique et une communication politique cadencée par les résultats. Entre les deux, le chronomètre pose une question aussi simple qu’irrévérencieuse : après tant d’années au pouvoir, combien de temps faut-il encore pour transformer les promesses en bilan ?

Lunus Fogap Mis à jour le

Paul Biya & Ibrahim Traoré

Il y a des pays où quatre ans représentent un mandat. Et puis il y a le Cameroun, où quarante-quatre ans ressemblent presque à une unité de mesure. Entre Ouagadougou et Yaoundé, la comparaison qui enflamme les réseaux sociaux est brutale, parfois simpliste, mais elle pose une question que les images virales ne savent pas toujours formuler : combien de temps faut-il réellement à un pouvoir pour commencer à transformer un pays ? À Ouagadougou, le capitaine Ibrahim Traoré est arrivé au sommet de l’État à la fin de septembre 2022. À Yaoundé, Paul Biya dirige le Cameroun depuis le 6 novembre 1982. Lorsque l’un prenait le pouvoir, l’autre n’était pas encore né. C’est là que la comparaison quitte presque la politique pour entrer dans la géologie. Près de 44 années de pouvoir d’un côté. Environ quatre années de l’autre. Naturellement, quatre années ne suffisent pas pour transformer structurellement un État. Mais quarante-quatre devraient au moins permettre d’éviter que la question soit encore posée avec autant d’insistance.

Au Burkina Faso, le pouvoir a sorti le catalogue des chantiers

Ibrahim Traoré a fait de la production nationale, de l’agriculture, de l’industrialisation et de la souveraineté économique les marqueurs centraux de son discours. Et contrairement à certaines affirmations fantaisistes circulant sur les réseaux sociaux, il existe des réalisations vérifiables. En mai 2024, les autorités ont remis au monde agricole 400 tracteurs, 239 motoculteurs et 710 motopompes, accompagnés notamment de dizaines de milliers de tonnes d’engrais et de semences, pour un investissement annoncé supérieur à 78 milliards de FCFA. L’opération s’inscrit dans l’Offensive agropastorale et halieutique lancée par le gouvernement.

Fin 2024, une usine de transformation de tomates a ouvert à Bobo-Dioulasso. Le chantier avait été lancé en septembre 2023 dans le cadre du programme d’entrepreneuriat communautaire reposant largement sur l’actionnariat populaire.  Quelques semaines plus tard, une deuxième unité ouvrait à Yako. Nuance importante : ce projet existait avant Ibrahim Traoré, mais la présidence burkinabè affirme que l’État en a accéléré et accompagné l’achèvement. L’investissement est annoncé à plus de 5 milliards de FCFA. En janvier 2024, le pays a également mis en activité Golden Hand SA, une unité de traitement des résidus miniers, avec des équipements présentés par les autorités comme conçus localement. Puis est arrivée Faso Mêbo, initiative présidentielle mêlant aménagement urbain, fabrication de pavés et mobilisation communautaire. Une première phase prévoyait notamment la stabilisation et l’aménagement de 30 kilomètres de voiries urbaines à Ouagadougou, Bobo-Dioulasso et Koudougou. On peut discuter le modèle. On peut discuter sa durabilité. On peut discuter la communication autour de ces projets. Mais difficile de discuter le fait qu’il existe une volonté politique clairement affichée de montrer des choses que l’on peut toucher, cultiver, transformer ou construire. Et l’économie ? Là encore, mieux vaut laisser parler les institutions internationales plutôt que les fan-clubs numériques.

La Banque mondiale estime que l’économie burkinabè a progressé de 5,3 % en 2025, après environ 4,8 % en 2024. La production céréalière aurait augmenté de 17,6 % sur la campagne considérée, soutenue notamment par de bonnes pluies et les programmes publics agricoles. Le FMI confirme une croissance de 5,3 % en 2025, tout en rappelant qu’elle a aussi été fortement favorisée par les cours élevés de l’or et les réformes du secteur minier. Le déficit budgétaire est passé de 5,8 % du PIB en 2024 à environ 1,8 % en 2025. Autrement dit, tout n’est pas sorti miraculeusement du béret d’un capitaine. La météo, l’or, les partenaires financiers et la conjoncture internationale travaillent eux aussi. Même la révolution doit parfois remercier la pluie.

Pendant ce temps, à Yaoundé…

Le Cameroun ne peut évidemment pas être présenté comme un désert sans réalisations. Sous Paul Biya, le pays a construit des barrages, développé le port de Kribi, réalisé des infrastructures routières et énergétiques et récemment achevé le gigantesque projet hydroélectrique de Nachtigal. La centrale de Nachtigal doit accroître d’environ 30 % la capacité nationale de production électrique. C’est considérable. Il serait donc intellectuellement malhonnête d’écrire que « rien n’a été fait en quarante-quatre ans ». Le problème est ailleurs. Après près d’un demi-siècle politique, la question n’est plus : « Qu’avez-vous construit ? » Elle devient : « Pourquoi, malgré tout ce temps, les résultats sociaux restent-ils aussi éloignés du potentiel du pays ? » Et là, les chiffres sont beaucoup moins cérémonieux que les inaugurations.

Le paradoxe camerounais

Le Cameroun dispose de pétrole, de gaz, de bois, de terres agricoles, d’un important potentiel hydroélectrique, d’une façade maritime et d’une population jeune. Mais la Banque mondiale constate que la réduction de la pauvreté a stagné pendant environ vingt ans et qu’environ quatre Camerounais sur dix vivent sous le seuil national de pauvreté.  Plus saisissant encore : dans une analyse publiée en 2025, des économistes de la Banque mondiale soulignaient que le revenu par habitant du Cameroun demeurait inférieur à son niveau des années 1980, évoquant notamment les faiblesses de gouvernance, le sous-investissement et les conflits. Voilà une phrase qui donne soudain au calendrier une certaine cruauté. Quatre décennies ont passé. Les téléphones ont perdu leurs fils. Internet est arrivé. Les voitures sont devenues électriques. L’intelligence artificielle écrit désormais des discours. Mais le revenu par habitant peut encore regarder les années 1980 dans le rétroviseur.

« Émergence » : veuillez patienter…

La stratégie nationale camerounaise visait une croissance sensiblement supérieure à celle réellement enregistrée. La Banque mondiale estime la croissance à environ 3,4 % en 2025, tandis que le FMI l’évalue à environ 3,1 %, dans un contexte marqué notamment par des tensions postélectorales, des contraintes d’investissement et des difficultés structurelles. Le FMI souligne par ailleurs un risque élevé de surendettement et continue de recommander des améliorations de la gouvernance, de la gestion des investissements publics et de la transparence. Au Cameroun, « l’émergence » donne parfois l’impression d’être comme certains autobus : annoncée sur le panneau depuis longtemps, mais personne ne sait exactement à quelle heure elle passe. Et le citoyen attend. Puis son fils attend. Puis le fils de son fils demande si le ticket est encore valable.

Mais attention au piège burkinabè

Ce serait trop facile d’écrire : Traoré construit, Biya dort. Et ce serait mauvais journalisme. Le Burkina Faso reste confronté à une insurrection jihadiste extrêmement meurtrière. Des organisations de défense des droits humains ont également documenté de graves accusations concernant les forces gouvernementales et leurs supplétifs, ainsi qu’un rétrécissement considérable de l’espace politique et médiatique. Human Rights Watch a notamment dénoncé arrestations, enrôlements forcés de critiques, disparitions et pressions contre des journalistes. Et la transition militaire a prolongé son horizon politique. Voilà pourquoi la comparaison doit rester exigeante. Une usine n’est pas un bulletin de démocratie. Un tracteur ne remplace pas une institution. Une autoroute ne garantit pas la liberté d’expression. Mais l’inverse est également vrai : la longévité institutionnelle ne remplace pas les résultats économiques et sociaux.

Le vrai duel n’est donc pas Biya–Traoré

Il serait presque trop confortable de réduire l’histoire à deux hommes. Le véritable affrontement est ailleurs. Il oppose deux conceptions du temps politique. L’une dit : « Regardez ce que nous essayons de faire rapidement. » L’autre répond : « Regardez la stabilité que nous avons préservée dans la durée. » Les partisans de Paul Biya mettent volontiers en avant la continuité institutionnelle, les grands ouvrages réalisés et la résilience du Cameroun dans un environnement régional difficile.

Ses critiques répondent que la durée elle-même devient embarrassante lorsque pauvreté, sous-emploi, infrastructures déficientes, crises internes et frustrations politiques persistent après plusieurs décennies. Reuters rapportait déjà lors de la présidentielle de 2025 que les détracteurs du président dénonçaient stagnation économique et tensions politiques, tandis que ses soutiens défendaient stabilité et continuité. Et c’est peut-être là que le calendrier cesse d’être un avantage.

Quarante-quatre ans, c’est long

C’est suffisamment long pour qu’un nouveau-né devienne père de famille. Pour qu’un étudiant devienne professeur, puis retraité. Pour qu’une route soit construite, détruite et reconstruite. Pour qu’une promesse devienne programme, puis plan d’urgence, puis nouvelle promesse. Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré n’a encore que quatre années de pouvoir derrière lui. Il devra donc être jugé sur la durée, sur les résultats véritables de ses politiques, mais également sur la sécurité, les libertés publiques, les institutions et la capacité de son modèle à survivre à sa propre personne.

Au Cameroun, Paul Biya dispose du problème inverse. Il n’a plus besoin de demander du temps. Il en a déjà eu presque deux générations. Et lorsqu’un pouvoir dure aussi longtemps, la question du bilan devient mathématiquement inévitable. Car au bout du compte, l’Histoire ne demande pas seulement : « Combien de temps êtes-vous resté ? » Elle finit toujours par poser la question qui dérange davantage : « Qu’avez-vous fait de tout ce temps ? »

Partager cet article

Faites circuler l’information.

X

Lunus Fogap

Tous les articles de cet auteur