À Ouagadougou, le mot souveraineté ne se limite plus aux discours. Depuis l’arrivée du capitaine Ibrahim Traoré au pouvoir, il s’incarne dans des usines, des raffineries et des mécanismes de financement inédits. L’objectif affiché est clair. Produire localement, transformer sur place et faire participer les Burkinabè au capital de leur propre économie. Le 28 septembre 2026, l’inauguration de la première raffinerie nationale d’or a marqué un symbole fort. Le pays extrait de l’or depuis des décennies. Désormais, il veut en maîtriser une partie de la transformation. Une manière de capter davantage de valeur ajoutée sur son propre sol. Mais une question simple se pose. Où trouve-t-on l’argent pour financer cette politique ?
L’épargne populaire transformée en capital industriel
La réponse tient en un mot. L’actionnariat populaire. Porté par l’Agence pour la promotion de l’entrepreneuriat communautaire, ce dispositif transforme le citoyen en investisseur. L’usine de transformation de tomates de Bobo-Dioulasso, inaugurée le 30 novembre 2024 pour 7,5 milliards de FCFA, en est l’illustration. À Yako, le projet SOFATO a mobilisé 5,65 milliards de FCFA. Le Fonds burkinabè de développement économique et social a apporté un milliard, l’APEC 400 millions. Le reste est venu de l’épargne populaire. L’usine doit employer plus de cent personnes et générer, selon les projections, plus de 1 500 emplois indirects. Le mécanisme ne crée pas d’argent. Il fait mieux. Il transforme une partie de l’épargne nationale en capital productif.
Transformer plutôt qu’exporter
Pendant longtemps, le modèle africain a consisté à exporter des matières premières et à importer des produits finis. Le Burkina Faso veut rompre avec cette logique. Tomate, coton, maïs, anacarde, or. Partout, la même ambition. Retenir une plus grande part de la chaîne de valeur sur le territoire. Une tonne de matière première et une tonne de produit transformé ne représentent pas la même richesse. La transformation, c’est des emplois, des transporteurs, des techniciens, des emballages, des services, des impôts et, parfois, moins de sorties de devises. C’est là que l’industrie devient un instrument de souveraineté.
Un État stratège, pas seulement collecteur d’impôts
Le modèle burkinabè ne repose pas uniquement sur un État qui prélève et redistribue. Il veut aussi être acteur. En juillet 2026, le gouvernement a créé Bouboulou S.A., une société minière d’or détenue à 100 % par l’État. L’objectif est de capter davantage de recettes, de dividendes et de capacités d’investissement. Le raisonnement est simple. Ressource, exploitation, transformation, recettes, réinvestissement. Car une mine finit par s’épuiser. Une usine, une compétence industrielle ou un tissu d’entreprises peuvent, eux, produire pendant des décennies.
Le privé invité à prendre sa part
Toutes les réalisations ne sont pas financées par le seul budget de l’État. Le gouvernement cherche aussi à créer un environnement favorable à l’investissement privé dans les secteurs prioritaires. L’État oriente, facilite et, parfois, investit directement. Le privé apporte une partie du capital. Les citoyens peuvent participer. Et l’économie réelle doit en récolter les fruits.
Discipline budgétaire et recettes minières
Le Burkina Faso ne s’est pas fermé aux financements extérieurs. En juin 2026, le FMI a approuvé un décaissement de 60,20 millions de DTS au titre de la Facilité élargie de crédit et de 16,42 millions de DTS pour la Facilité pour la résilience et la durabilité. Mais la structure de la dette change. Selon le FMI, la dette publique représentait environ 53,4 % du PIB en 2025. La part de la dette extérieure dans la dette totale est tombée à 44,8 %. Le pays se tourne davantage vers le marché régional de l’UEMOA. L’objectif est de diversifier et d’internaliser ses sources de financement. Parallèlement, les recettes minières prennent une importance considérable. La croissance a atteint 5,3 % en 2025, portée notamment par la hausse des cours de l’or. La Banque mondiale attribue la résilience de l’économie à l’agriculture, aux services et au dynamisme du secteur minier.
Le vrai test, c’est l’usine, pas la cérémonie
Le régime d’Ibrahim Traoré est vivement critiqué sur le terrain politique. Durée de la transition, restrictions de l’espace civique, libertés publiques. Ces questions ne peuvent être ignorées. Mais elles ne doivent pas empêcher d’observer ce qui se passe sur le terrain économique. Car une usine ne fait pas de politique. Elle produit ou elle ne produit pas. Elle embauche ou elle n’embauche pas. Elle vend ou elle ne vend pas. La première usine de tomates de Bobo-Dioulasso est désormais opérationnelle. En mars 2026, le gouvernement faisait état d’une activité effective et d’une centaine de travailleurs, tout en reconnaissant que la concurrence reste un défi. Une inauguration n’est pas une réussite économique. La réussite commence lorsque le producteur trouve un débouché, que le salarié reçoit son salaire, que l’entreprise paie ses impôts, que le consommateur achète le produit et que les bénéfices permettent de réinvestir.
Le pari de Traoré
Il serait excessif de parler de miracle. Il serait tout aussi réducteur de résumer cette politique à une opération de communication. Le Burkina Faso expérimente quelque chose. Faire financer une partie du développement par ceux qui en sont les premiers bénéficiaires. Mobiliser l’épargne populaire, attirer le capital privé, renforcer les recettes nationales, augmenter la participation de l’État dans les secteurs stratégiques, transformer les matières premières et réinjecter une partie de la richesse créée dans de nouveaux investissements. Sur le papier, c’est un cercle vertueux. Dans la réalité, il ne devient réel que si les entreprises sont rentables, les emplois durables, la gouvernance transparente et les ressources minières réellement profitables à la collectivité. La question n’est plus seulement de savoir qui va nous donner l’argent. Elle devient plutôt de savoir ce que nous pouvons financer nous-mêmes. Le Burkina Faso continue d’emprunter, de recevoir des financements extérieurs et de travailler avec des investisseurs. Mais il cherche aussi à mobiliser son épargne, ses entreprises, ses ressources minières, ses agriculteurs et ses citoyens.
C’est peut-être là le cœur de la révolution économique engagée à Ouagadougou. Non pas le refus de l’extérieur, mais le refus de l’attendre pour commencer à construire. Et si les usines inaugurées parviennent à survivre au temps des cérémonies, à affronter la concurrence et à générer durablement des revenus, alors l’expérience burkinabè posera une question qui dépasse largement ses frontières. Elle concernera Bamako, Niamey, l’Alliance des États du Sahel et, plus largement, cette Afrique qui cherche depuis des décennies la formule pour passer de l’exportation des richesses à leur transformation. Car au fond, la véritable bataille n’est peut-être pas celle du financement. Elle est celle de la propriété de la richesse créée. Qui produit ? Qui transforme ? Qui possède ? Qui gagne ? Qui réinvestit ? L’histoire dira si la réponse burkinabè était la bonne.



