Chaque année, à l’approche de la Journée Internationale des Droits des Femmes, une véritable fièvre textile s’empare de l’Afrique Centrale. Au Cameroun, au Tchad et au Gabon, les vitrines se parent de motifs colorés et les discussions virent rapidement au marchandage. Derrière les slogans sur l’égalité se cache désormais une machine économique parfaitement huilée, où les bénéfices se comptent en milliards de francs CFA. Le 8 mars n’est plus seulement une date de revendication, c’est devenu la « saison haute » d’une industrie qui profite aussi bien aux États qu’aux commerçants.
Le commerce du pagne est devenu le véritable baromètre de la fête. Au Tchad, au Cameroun et au Gabon, l’enjeu n’est plus seulement social, il est purement mercantiliste. Au Cameroun, la Cotonnière Industrielle du Cameroun (CICAM) détient traditionnellement l’exclusivité de la production. Entre les commandes massives des ministères, des banques et des entreprises privées, le pagne est un produit de consommation de masse imposé par une pression sociale invisible ,celle de « faire partie du groupe ».
À N’Djamena, bien que la production locale reste encore une polémique, car l’entreprise de production n’est que mystère, une grande partie du marché est alimentée par les importations. Les commerçants du grand marché réalisent en un mois leur meilleur chiffre d’affaires de l’année, jouant sur la rareté orchestrée pour faire grimper les prix. À Libreville, le pagne du 8 mars est un accessoire de prestige. Le business y profite non seulement aux revendeurs, mais aussi à une armée de couturiers et de stylistes qui facturent parfois la confection plus cher que le tissu lui-même.
26 ans de spéculation

L’évolution du prix du pagne entre 2000 et 2026 raconte une histoire de transition brutale. Au tournant du millénaire, en 2000, le coupon s’échangeait à un prix social et accessible de 4 500 FCFA, soutenu par une production locale robuste. Cependant, dès 2013, la donne a changé avec une première hausse à 6 000 FCFA, dictée par l’explosion des coûts énergétiques. Cette étape a marqué le début d’une ère où la logistique a commencé à prendre le pas sur l’accessibilité.
En entrant dans la décennie 2020, le marché a basculé dans une dynamique de profit débridé. En 2021, alors que les prix oscillaient entre 6 800 et 8 500 FCFA, des réseaux de spéculateurs organisaient déjà la rareté pour alimenter un marché noir lucratif. Aujourd’hui, en 2026, l’inflation galopante crée un fossé vertigineux . Si le prix officiel est théoriquement fixé autour de 10 000 FCFA, la réalité du « prix de rue » explose pour atteindre 15 000 FCFA. Cette flambée de plus de 230 % en un quart de siècle illustre comment la dimension commerciale a fini par éclipser la vocation première de cette journée.
Le jackpot des États et la manne des commerçants

Loin d’être une simple affaire de quartier, le 8 mars est une opération financière majeure pour les gouvernements. Au Tchad et au Gabon, où la majorité du tissu vient d’Asie, les droits de douane génèrent des revenus directs massifs pour le Trésor Public. Au Cameroun, la Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA) prélevée sur chaque coupon vendu permet d’atteindre des chiffres d’affaires globaux avoisinant les 25 à 30 milliards de FCFA pour la filière. Pour les entreprises textiles nationales, ce mois unique représente souvent 60 % à 70 % de leurs revenus annuels, une véritable bouffée d’oxygène financière.
Sur le terrain, ce sont les grossistes et les revendeurs qui réalisent les marges les plus indécentes. En créant une pénurie artificielle, un grossiste peut faire grimper le prix de détail de plusieurs milliers de francs en quelques jours. Un petit revendeur de rue, quant à lui, peut réaliser en deux semaines un bénéfice net dépassant le salaire annuel d’un ouvrier. Autour de ce morceau de tissu, c’est toute une chaîne informelle de couturiers et de brodeurs qui se partage un gâteau estimé à plusieurs centaines de millions de FCFA.
Le pagne comme écran de fumée

En fait,le constat reste amer , car la sensibilisation sur les violences basées sur le genre ou l’autonomisation politique passe souvent au second plan, derrière la logistique complexe de distribution des ballots. Dans les marchés de Yaoundé ou de N’Djamena, on ne demande plus le programme des conférences, on demande le prix du coupon. Cette dérive crée une exclusion de fait : les femmes n’ayant pas les moyens d’acheter le « pagne officiel » se sentent souvent mises à l’écart des célébrations.
L’argent généré par cette industrie profite aux grands industriels et aux caisses de l’État, mais retombe rarement dans des fonds de soutien aux femmes en difficulté. En 2026, la réponse à la question de l’égalité semble se lire dans les reflets des tissus neufs plutôt que dans les avancées législatives. Le profit a-t-il définitivement remplacé le plaidoyer ? Les caisses enregistreuses, elles, ne s’arrêtent plus de sonner.

